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Le 11 janvier 1990, à Soweto...

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Écrit par Emmanuel Brisson   
22-08-2008

Il y a peu de temps, les médias de nombreux pays ont relayé l'heureux événement qu'ont constitué les 90 printemps de Nelson Mandela. Cela a ravivé certainement chez beaucoup le souvenir de son emprisonnement et du combat pour la liberté qu'il avait motivé dans les opinions publiques du monde entier, ou presque. D'autres, plus jeunes aujourd'hui, ont eu l'occasion de se voir conter qui était ce vieux monsieur.
Tout le monde, à cette époque, connaît Mandela. Et l'ANC. Mais on n'a pas forcement idée de la complexité de la situation ethnique et politique de l'Afrique du Sud. Personne d'ailleurs ne remet alors en cause la légitimité de l'ANC comme porte drapeau du combat pour la liberté. Sauf peut-être, en Afrique du Sud !
On défile souvent ainsi dans les rues de Paris et d'ailleurs pour crier "free Mandela" et scander son soutien à l'ANC. En France, l'organisation du leader emprisonné est donc d'abord perçue comme le fer de lance de la lutte anti-apartheid.
Mais dans le pays multicolore de Desmond Tutu(1) et de Frederik de Klerk(2), les opinions sont un peu plus contrastées !
Certes, tous les opposants, noirs et blancs, reconnaissent le rôle de cet étendard ...mais évitent de poser sur la scène internationale les dissensions qui l'agitent. Il y a déjà les clivages ethniques, dont l'Europe découvrira l'existence au cours des premières années post apartheid. On verra ainsi surgir Buthelezi(3), prince de la nation Zoulou et opposant de la vision de Nelson Mandela pour la nouvelle Afrique du Sud. Et puis les ambitions personnelles. Et les idéaux politiques opposées. Car elle s'est amincie, la vieille ligne dure du mouvement. Et l'opinion publique, comme Mandela qui a considéré depuis longtemps que cette évolution était la seule possible pour le pays(4), est désormais résolument républicaine. L'ANC porte-drapeaux, peut-être, mais sûrement pas porte-voix.

J'ai à peine plus de 20 ans, en 1989, lorsque je pars tenter l'aventure, et faire mes premières armes de reporter, aux pays des Zoulous et des Boers. Je vais y rester un an et demi.
Lorsque j'arrive à Johannesburg, le sujet de la libération de celui qui est désormais le plus vieux prisonnier politique du monde, n'est apparemment pas plus d'actualité qu'il ne l'a été au cours de ces 20 dernières années. Mais la ville que je vais découvrir n'est déjà plus l'Afrique du Sud de ces fermiers blancs des grands espaces, du "Grand Trek"(5), et de cette vision d'un développement qui ira jusqu'à l'automutilation de son territoire. Les "Homelands" (6).
Les migrants blancs aussi ont changés. Ils sont venus des États-unis, du Royaume Uni, d'Israël, d'Allemagne, de France..., d'un peu partout en fait. Tous ces nouveaux arrivants sont imprégnés d'une culture européenne moderne et viennent grossir les rangs des opposants blancs de toujours en Afrique du Sud. L'apartheid n'est pas de leur fait, et les clivages qu'il impose ne vont pas tarder à les gêner.
Le danger politique, la peur du marxisme supposé ou réel des membres de l'ANC, et l'angoisse d'une déstabilisation guerrière du pays, sont des freins désormais plus importants pour la libération de Mandela, que le poids des tenants réels d'une politique raciste.
Je découvre alors la richesse culturelle du pays, ces multiples ethnies, et langues(7), et j'apprends à mieux comprendre la situation, vue de l'intérieur. Et puis je fais des rencontres. Munis de ce passeport que me procure mon statut d‘étranger, j'aborde n'importe qui, n'importe où, et à aucun moment je n'ai de mauvaises surprises, même lorsque certaines rencontres m'entraînent vers des milieux ou des quartiers interlopes.
Je vivote de mon maigre budget les quelques premières semaines, et puis je l'agrémente d'occasionnels petits boulots, toujours grâce à des rencontres. Je travaille ainsi à l'entrée d'un bar, pour réclamer aux clients de déposer leur(s) arme(s) sur mon étal, lorsque le portique "d'aéroport" sous lequel ils sont passé a fait bip ! A cette époque, une loi passera, limitant à 11, pour les blancs, le nombre d'armes que l'on pouvait posséder par personne !!
Dès mon arrivée, j'ai rapidement trouvé à me loger dans un quartier du centre ville qui voyait déjà depuis plusieurs années ses habitants vivrent en parfaite illégalité vis à vis des lois de l'apartheid. Noirs et blancs s'y étaient installés naturellement, attirés d'abord par le faible montant des loyers. On les appelle alors les quartiers gris ! Le premier au coeur de Johannesburg, Hillbrow était devenu le terrain passif de la contestation. Les appartements, les places dans les bus, les bancs dans les parcs, tout dans le coin était un peu à part. Parce qu'on s'asseyait les uns à côté des autres sans se poser de questions. L'apartheid était déjà tombé dans les esprits, ici. Le blanc d'Hillbrow n'était pas tout à fait comme le blanc de l'apartheid. D'abord parce qu'il était pauvre, ou étranger, ou les deux à la fois.
C'est cette situation qui n'est que le fruit d'une lente mais sûre mutation de la société sud-africaine, à laquelle on doit ajouter l'influence de l'Occident sur une partie de cette population, notamment sur la jeunesse, qui permettra bientôt au président de Klerk d'annoncer la nouvelle historique.
Parmi mes rencontres, il y en a une qui va me permettre d'aller dans des quartiers dans lesquels je n'aurais pu autant errer sinon. Le premier contact avec ce rasta croisé sur les marchés a été instantanément chaleureux. Son nom est déjà promesse : il s'appelle Peace, et il est de la grande nation Zoulou.
Peace m'a embarqué un jour à sa suite dans un taxi collectif, et nous sommes allé rencontrer quelques uns de ses amis. J'ai découvert ainsi Soweto.
Au début du XX° siècle, une épidémie de peste bubonique s'abat sur la région. Johannesburg est très touchée. Les populations noires sont alors déplacées du coeur de la ville vers les périphéries. Et puis au milieu du siècle, lorsque le pays se fait plus industriel et que son besoin de main d'oeuvre augmente, ces populations grossissent. En tenant compte des lois de l'apartheid, on construit alors des zones résidentielles, composées de petites maisonnettes qui s'alignent de part et d'autres de rues qui quadrillent bientôt le terrain. Le SOuth WEst TOwnship, c'est à dire le lotissement du sud-ouest, Soweto, est né.
Fondée au début des années 50, la petite banlieue du sud-ouest ne va pas tarder à s'étendre sans plus de vison cohérente. On s'entasse dans ses pourtours et les constructions de tôles ondulés recouvrent bientôt tous les espaces libres. Les bidonvilles sont maintenant dans Soweto. Ajoutons à cela le système politique inique auquel, à la ville bien plus qu'à la campagne, on est en fait confronté, la situation économique, l'insuffisance des services publics, le chômage et une paupérisation croissante de ces immigrés des champs, et les conditions sont alors réunies pour que Soweto fasse bientôt les premières pages des quotidiens d'Europe.
L'histoire de Mandela, et les émeutes dramatiques de 1976, ont mis en effet Soweto sous le feu des projecteurs, mais à cette époque, et encore moins aujourd'hui, le township du sud-ouest n'a été considéré en Afrique du Sud simplement comme un ghetto.
Alexandra, au nord-est cette fois ci de Johannesburg, était plus vu alors (et aujourd'hui de même, je pense) comme le véritable quartier risqué... pour tout le monde ! Je n'y ai fait que quelques visites, toujours accompagné, et à l'ombre des tôles des petites cases entassées, mes rencontres me semblaient aussi naturelles qu'ailleurs. Je suis par contre allé régulièrement à Soweto, parfois seul, même si j'ai toujours éviter de m'enfoncer dans les coins ghettos de la ville. J'y suis allé écouter de la musique, fais des sorties avec les amis d'alors... J'y ai même vu un concert de Gospel, entouré d'un aréopage du cru !
Je suis passé quelques fois dans le quartier de Mandela, Vilakazi street. La rue historique. L'ancienne maison que le leader noir a quitté en 1962 lors de son arrestation est identique à toutes celles qui l'entourent. Une des maisons d'origine de Soweto. C'est la maison d'un homme qui n'a ni fortune, ni pouvoir, et dont la notoriété n'a pas encore dépassé les bureaux des ministères sud-africains.
L'autre maison Mandela à Soweto, en 1989, c'est désormais celle de Winnie Mandela, qui défraye déjà la chronique, rubrique faits divers. A cette époque, la presse sud-africaine se fait l'écho des malversations et des brutalités des sbires de la dame. A Soweto, elle est détestée..., ou adulée ! Mais elle est encore l'épouse de l'icône. La militante de longue date. Et l'importance du combat, de la lutte anti-apartheid, l'impose. Nelson Mandela va bientôt mettre de l'ordre dans tout ça, et divorcera en 1996
Une autre rencontre, et puis la chance et un peu de culot, me donnent l'occasion de faire un remplacement dans la rédaction d'une radio sud-africaine. Radio RSA (RSA pour Republiek van Suid-Afrika) est un média d'État, reçue dans toute l'Afrique et jusqu'en Europe. Sa particularité est d'avoir autant de rédactions que de langues dans lesquelles elle émet. Ainsi, chaque jour, à 17h00, heure d'Afrique du Sud, elle diffuse alors un journal complet en 8 langues différentes (8) !
Parce que la situation arrange aussi ses propres projets, la jeune journaliste qui présente le journal en français va me proposer de la remplacer "au pied levé". Je n'ai jamais fait ça ! Mais la jeune femme a confiance et m'explique que nous allons placer tout le monde devant le fait accompli ! Elle me donne donc rendez vous quelques jours après pour que je la suive dans la préparation de son journal quotidien. A l'heure dite, je me suis ainsi présenté devant l'immeuble de la SABC (South African Broadcasting Coorporation). Je visite avec elle les bureaux, et je l'observe récolter les reportages du jour (pour la France, c'était un correspondant de RFI que nous avions en ligne), rédiger les lancements et les retours régie, choisir les brèves qu'elle développera, et mettre en ordre tout ça. Le journal d'une demi heure va être enregistré à 16h30, et diffusé dans la foulée dès 17h00 ! Du flux tendu !!
La jeune femme m'entraîne ensuite dans les couloirs borgnes, flanqués d'éclairages blafards. Nous passons plusieurs portes et arrivons dans un studio. Le technicien qui va réaliser l'émission n'a pas l'air surpris de découvrir une nouvelle tête. Et les festivités démarrent. Au milieu du journal, ma jeune marraine m'annonce, et me voilà récitant à sa place les pages du journal qu'elle m'a confié.
Le lendemain, je reviens dans les bureaux de la SABC. Le rédacteur en chef (je me souviens qu'il s'appelait Georges, mais impossible de me souvenir de son nom complet), n'a pas tellement apprécié, mais il connaît sa présentatrice, et sait qu'il ne la retiendra pas. Et puis mon expérience de la veille s'est bien passée. Alea jacta est... Les jours suivants, et pendant 3 ou 4 semaines, je vais donc devenir la voix française de la radio. Je suis d'ailleurs bien accueilli par le reste de l'équipe, et merci à eux, je vais évidemment beaucoup apprendre.
Le sujet de Nelson Mandela est naturellement mon quotidien. Et bientôt, les premières rumeurs d'une possible libération du leader de l'ANC commencent à traverser les rédactions. Tout se raconte et son contraire. Les journalistes d'Afrique du Sud savent que le pouvoir discute depuis plusieurs années des conditions d'un tel élargissement. Mais là, ça semble devenir concret. Dans les bureaux de la rédaction francophone de radio RSA, les journalistes, un panel d'Afrique et d'Europe plutôt cosmopolite, ont des avis variés sur ce qui pourrait arriver. Des bruits courent sur une possible tentative d'assassinat du vieux prisonnier, par ses ennemis, des extrémistes blancs, ou par ses amis, parce qu'il est un symbole peut-être désormais très encombrant, pour une vieille garde toujours marxiste de l'ANC. Mandela ne s'y trompera pas d'ailleurs, réaménageant le bureau politique de celle-ci dès sa libération et la reprise de ses fonctions à la tête de l‘organisation.
Lorsque la journaliste à qui je dois cette expérience revient dans ses locaux, elle reprend naturellement sa place. Je continue pour ma part à squatter un peu ces bureaux, et à donner un coup de main par ci par là, et la vie continue...
Les premiers jours de l'année 1990, des bruits plus précis signalent une possible libération de Mandela dans les jours à venir. Rien de plus concret que d'habitude, sauf peut-être, à la veille de ce week-end historique, une agitation inhabituelle dans les rues des quartiers noirs.
Le 10 janvier, un samedi soir, j'étais de sortie avec des amis à Soweto. Danse, musique, ambiance identique à toutes ces autres réunions festives de par le monde... Je me suis écroulé sur place, au coeur de la nuit. Et le jour n'est pas levé quand des amis me réveillent en claironnant la nouvelle. Ils l'ont su simplement parce que le bruit court dans le township. Mandela va être libéré aujourd'hui. Je ne réalise pas bien. Je sors dans les rues. Je ne suis pas le seul. Tout le monde, semble t-il, veut confirmation. J'interroge qui passe près de moi. Les informations se succèdent, se contredisent. Les premiers dans les rues à former une manifestation ordonnée sont les écoliers. En uniforme, genre vieille tradition anglaise, ils sont tous là. A l'époque, le fait qu'ils soient sortis en ce dimanche, vêtus de leur uniforme de classe, ne m'a pas plus interpellé que ça. Pourtant, c'était le signe que nombre de gens, les cadres de l'ANC, ses amis peut-être, avait fait passer quelques consignes, pour fêter l'événement avec un peu d'avance, peut-être pour peser sur cette décision et la rendre irréversible...
Rapidement, les rues sont pleines. Des troupes de manifestants zoulous sautillent en rythme en avançant. Comme lors de démonstrations de leur culture ethnique, il sont parés de peaux et tiennent les boucliers de la même matière dans une main, une lance dans l'autre. Autour de moi, c'est la liesse. Devant la maison Mandela, point de convergence de toutes ces vagues humaines, des voix portées par des micros haranguent la foule joyeuse, qui ponctue chaque intervention par des « amandla(9) » gonflés par toutes poitrines. Bientôt, j'ai perdu de vue tous les têtes que je connaissais. Et pourtant, à aucun moment je ne vais être livré à moi même. La présence de ce jeune blanc, tout seul dans cette foule noire, en interpelle plus d'un. On vient me parler, comparer avec moi ce jour formidable avec celui de la révolution française. Ces instants sont extrêmement chaleureux.
Jusqu'à une heure avancée de la matinée, je ne verrais aucun autre blanc dans ces rues de Soweto, jusqu'à l'arrivée d'une équipe télé qui se posera devant l'entrée du 8015 Vilakazi Street, la maison historique de Mandela. Car pour les médias du monde entier, l'événement n'est pas là, mais au large de Cape Town, la ville du Cap, au pénitencier de Robben Island. Ainsi, quelque soit l'importance symbolique de la banlieue noire, là où il faut être, ce qu'il faut voir, c'est le franchissement des portes de la prison. Un symbole médiatique. Et ce beau monde journalistique va alors poireauter une bonne partie de la journée là bas.
Tout au long de la journée, des rumeurs contradictoires parcourent la marée humaine. Il arrive bientôt... Il va s'arrêter pour faire un discours à tel endroit... Il ne sera là que demain... Il va venir ici même, à Soweto, en priorité...
Au fur et à mesure que la journée s'écoule, l'émotion fait un peu de place à la fatigue. Les discours sont moins nombreux, les interventions plus courtes ne servent plus qu'à tenir tout le monde au courant des dernières nouvelles.
Parmi les manifestants, certains dérapent un peu, et laissent libre court à un mysticisme qui pare Mandela des attributs d'un sauveur divin !
On attends. Toujours entouré de quelques personnes que je ne connais pas, je suis assis sur le bord d'une rue et je noirci des pages. Et je réalise que j'ai passé cette journée sans avoir vraiment conscience que je pouvais l'avoir vécu pour d'autres que moi même. A l'occasion de ces pérégrinations chanceuses, je venais de vivre mon premier reportage..., sans l'avoir prévu !
- Il faut absolument que je trouve un téléphone, que j'appelle la SABC, ais-je dû sans doute dire à quiconque m'entourait quand j'ai vu que le temps m'était compté.
Des gens autour de moi se sont mis à courir, ceux qui restaient à mes côtés parlaient à ma place. Tout le monde avait l'air d'avoir pris en charge mon problème. Et dans ma propre fièvre, je me laissais porter. Je me suis soudain retrouvé devant l'entrée d'une petite maison. Poussé à l'intérieur par mes accompagnateurs, sous le sourire accueillant de la maîtresse des lieux, on m'a fait franchir la porte d'une pièce, et on l'a refermée derrière moi, mes inconnus de la foule gardant la porte. Je suis seul alors, dans un petit salon cosy, assis devant un téléphone ! Le moment est un peu surréaliste. J'ai téléphoné à la radio, et passé sa surprise de me savoir au coeur de Soweto, ma jeune marraine a branché le magnétophone.
Nelson Mandela n'arrivera à Soweto(10) que le lendemain. Il ira effectivement à la rencontre des foules dans les stades environnants, mais son passage Vilakazi Street sera de courte durée. 10 jours assiégés par les médias et par ses admirateurs, avant de déménager pour retrouver la tranquillité !
Au cours des semaines qui vont suivre, je recevrai quelques lettres d'auditeurs de différents pays d'Afrique Noire. En Côte d'Ivoire et au Zaïre, on avait vécu aussi très intensément cette journée. Le symbole, toujours...
Ces auditeurs qui m'avaient écrit étaient tous très jeunes...
EB


Voici le résultat des mes premières armes..., le reportage radiophonique diffusé le 11 janvier 1990 sur radio RSA.

« Aujourd'hui, 11 février 1990, est un jour peu ordinaire, bien sûr !
Très tôt ce matin l'agitation a repris ou plutôt s'est intensifiée, car elle n'a pas cessée, en fait, depuis vendredi.
Les écoles sont fermées et nos jeunes écoliers en uniforme se retrouvent tous Vilakazi Street, pour fêter dignement et dans la liesse la libération du libérateur.
Il est 10h00. De nombreux chants, slogans et autres cris de joies fusent continuellement de la foule qui reste, malgré tout, solennelle.
De plus en plus, de véritable colonnes de danseurs affluent vers le numéro 8015, résidence de Nelson Mandela.
A chaque moment d'excitation, à chaque chant, succède un souffle de calme, de recueillement. Au cours de l'un de ceux-ci, quelques curieux s'intéressant à moi font, à la reconnaissance de ma nationalité, aussitôt référence à la révolution française, qui se place pour eux au même niveau d'espoir de changement. Pour beaucoup, c'est enfin la possibilité de réfléchir à l'avenir.
11h00. La foule s'est densifiée. Les explosions de joie, suivies de slogans, sont maintenant continuelles. On scande de plus en plus les 3 lettres, A.N.C., mais les gens conservent malgré tout la tête froide. L'esprit positif semble de rigueur.
On ne veux sans doute transformer une joie digne de partisan fêtant une victoire de leur parti, en révolution qui semble loin dans la plupart des esprits, à cet instant. Les écoliers, en surnombre tôt ce matin, sont maintenant presque invisible, noyés au milieu du reste des gens.
Peu de blancs outre les médias, sont présents. Le changement ne se situe sans doute pas dans cet événement, pour eux.
De temps à autre, le passage d'une voiture vient rompre cette chaîne humaine qui s'écarte sans remous pour se refermer aussi vite.
J'aperçoit vers 11h30 le premier hélicoptère de police, celui-ci ne fait qu'un passage. Le seul incident que j'ai pu voir reste celui, individuel, d'un gosse pris dans une bousculade et qu'on a ramassé de justesse. Mais aucune responsabilité chez les manifestants pour qui il était invisible.
Pour l'anecdote, disons aussi que le commerce suit parfaitement la politique. En effet, beaucoup de tee-shirt "Welcome Home MANDELA" apparaissent depuis ce week-end. Ils étaient encore introuvables il y a quelques jours.
Autour de la maison de Mr Mandela, ainsi que dans les environs, une quarantaine de "marshals", dont le travail est celui d'un service d'ordre, évoluent.
Tous de l'ANC, ils n'ont pas été d'une grande utilité jusqu'alors, à part peut-être pour former une chaîne autour des amis du leader libéré, l'attendant devant sa porte.
Parmi ses amis, terme peu juste car tous ici le sont, une femme blanche de l'International Prayer Women League (ndla : une association oecuménique dont le but est l'assimilation dans la paix des différents peuples d'Afrique du Sud) rejette mes inquiétudes sur le nombre très faible de blancs. Selon elle, ils ne sauraient manquer d'être là, vers 15h00, heure prévue de l'arrivée de Nelson Mandela. Toujours plus de colonnes chantantes et dansantes convergent vers Orlando Stadium. Pourtant Vilakazi Street ne se vide guère, bien au contraire. Ces colonnes remplissent rues et artères dans Soweto, où elles sont de toute façon à leur place, semble t-on penser. Tous font preuve de bon sens, et j'ai pu voir régulièrement des éléments de tête ralentir les déploiements afin de les rendre homogènes, plus rangés presque.
De nombreux drapeaux de l'ANC flirtent avec des pancartes aux slogans prometteurs. Tous reflètent la paix. Aussi, sur certains fanions, un dessin de mains se serrant recouvre en partie celui plus vieux d'une kalachnikov.
Le "Bob City Stadium" est également plein à craquer de gens venant de Johannesburg. Ceux-ci devraient rallier tôt dans l'après-midi "Orlando Stadium", tout proche du centre d'intérêt.
J'ai pu recueillir différents avis quant à l'arrivée de Mandela. On pense que des troubles pourraient éclater si celui-ci n'était toujours pas là vers 18h00 ce soir.
13h00. Il semble que Mandela fera son entrée chez lui, après avoir fait une apparition dans chacun des stades où il est attendu. Son déplacement entre ceux-ci se ferait en hélicoptère, puis en voiture jusqu'à Vilakazi Street. Difficile d'estimer le nombre de gens dans les stades. Disons que ceux-ci paraissent petit pour l'occasion.
Des rumeurs courent au milieu de la foule comme quoi Nelson Mandela ne serait pas de retour aujourd'hui. Il est une fois de plus retenu, mais cette fois pas ses admirateurs et ses partisans. Les avis quant à ce qui pourrait arriver sont très partagés. Certains sont sûr que le calme restera, ou peut-être le prêchent-ils, mais d'autres pourraient transformer leur excitation en énervement. Ici, comme partout, c'est dans ces moments là que les agitateurs se réveillent. Soweto serait donc la victime de la popularité du leader de l'ANC.
Vers 14h00, l'agitation semble légèrement retombée. On attends visiblement du nouveau. En dehors de Vilakazi Street, on ne trouve en fait que quelques voitures aux passagers hurlants. Dans la rue de Mandela, c'est le tour de très jeunes enfants de défiler, scandant sous les encouragements des plus vieux les mêmes slogans que ce matin. Vu l'âge de ces enfants, on ne peux malheureusement pas s'empêcher de penser à de l'intox, chez ceux qui sont en fait les futurs électeurs de la nouvelle Afrique du Sud. Dans cette même rue, les rumeurs sont de plus en plus contradictoires, mais n'entament en rien la joie des manifestants. Celle-ci d'ailleurs, dans une atmosphère pesante d'attente a maintenant diverses sources. Certains manifestants brandissent ces panneaux informatifs, représentants grenades et autres explosifs couramment utilisé par les terroristes. L'ambiance est tout à coup coupé par différentes allocutions, dont celles des enfants pour une apologie de Mandela, un homme comme les autres dont le sacrifice peut enfin servir à tous aujourd'hui. De martyr, celui ci passe au rang de sauveur pour tous les peuples noirs.

Dans le milieu de l'après midi, la fatigue aidant, sans doute, les gens présents Vilakazi Street sont toujours aussi nombreux, mais parfaitement silencieux. Pour la plupart assis, ils attendent. Avec pour bruit de fond les hélicoptères qui tournent maintenant plus fréquemment, et quelques allocutions au micro devant la demeure de Mr Mandela, ils attendent. Peu de voix répondent aux "amandla" qui ponctuent toujours chaque discours. L'une de ces allocutions, faite par un membre de l'ANC, enfin, nous apprend que Mandela ne sera de retour que demain matin, vraisemblablement vers 10h00. Celui ci se trouverait quelques part entre Le Cap et Johannesburg où beaucoup de gens l'attendaient également. La rançon de la gloire.
On a donc appelé tout le monde à rentrer chez soi dans le même calme que celui qui a gouverné cette journée, et ainsi se fait actuellement. Aucun problème ne semble non plus émaner des différents stades bourrés de monde. Définitivement, on peut dire que tous les partisans de l'ANC et des réformes ont compris qu'il ne fallait en aucun cas lier victoire politique et lutte subversive.»

 

Notes

1 - Desmond Mpilo Tutu est un archevêque anglican sud-africain noir qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1984. Il fut ensuite le président de la "Commission de la vérité et de la réconciliation", chargée de faire la lumière sur les crimes commis durant le régime de l'apartheid. (Wikipédia)

2 - Frederik Willem de Klerk Dernier président blanc de la République d'Afrique du Sud, il mena les réformes qui mirent fin à la politique d'Apartheid en 1991et les négociations constitutionnelles avec l'ANC qui aboutirent au 1er gouvernement multiracial du pays. En 1993, il reçoit le prix Nobel de la paix conjointement avec Nelson Mandela. (Wikipédia)

3 - Mangosuthu ("Gatsha") Buthelezi est un prince Zoulou et un homme politique d'Afrique du Sud, fondateur en 1975 de l'Inkatha Freedom, un parti politique conservateur. (wikipédia)

4 - En 1955, se réunissent autour de l'ANC tous ceux qui voulaient mettre fin à l'apartheid, pour adopter la Charte de la Liberté, aussitôt déclarée illégale par le pouvoir. Les leaders, dont Nelson Mandela, sont arrêté. A cette époque, naissent les premières divergences au sein de l'organisation. Plus tard, à la fin des années soixante dix, une dispute idéologique éclate entre les prisonniers de Robben Island à propos toujours de la Charte de la Liberté. Pour certains prisonniers, celle ci est un document socialiste. Pour d'autres, dont Mandela, son objectif est l'établissement d'une démocratie qui maintiendrait le système capitaliste. Ce qui fut d'ailleurs fait lorsque Mandela fut élu président.

5- Le Grand Trek (qui signifie "migration" en afrikaans) est un acte politique exprimant le désir d'indépendance des Boers de la colonie du Cap d'Afrique du Sud. Il se concrétise en une immense migration organisée de plusieurs milliers de fermiers vers l'intérieur des terres dans les années 1835 - 1840. Au XX° siècle, ce périple occupera une place importante dans la mythologie et le nationalisme afrikaner. Il sera vu comme l'événement central de l'histoire et l'identité afrikaner, évoquant l'exode des Hébreux d'Egypte. (wikipédia)

6 - Les Homelands, ou bantoustans, étaient des régions situées en Afrique du Sud et en Namibie réservées aux populations noires. Elles jouirent de différents degrés d'autonomie durant l'apartheid en Afrique du Sud. En 1970, les bantoustans furent rebaptisés tuisland (en afrikaans) ou homelands (en anglais) par les autorités, les deux termes signifiant « foyers nationaux ». Le terme bantoustan provient du mot bantou, bantu (signifiant « peuple »), et du suffixe persan -stan (signifiant « terre de »). Bantoustan signifie donc la « terre des peuples ».
Aujourd'hui, le terme bantoustan désigne aussi par extension tout territoire ou région dont les habitants sont victimes de discriminations et se sentent considérés comme des « citoyens de deuxième classe » dans leur propre pays. (wikipédia)

7 - les langues d'Afrique du Sud
afrikaans ; anglais ; ndebele ; pedi ; sotho ; swazi ; tsonga ; tswana ; venda ; xhosa ; zoulou

8 - Depuis 1992, Radio RSA s'appelle Channel Africa. A la fin du régime de discrimination envers les noirs et l'élection de l'ANC au gouvernement, la station s'est engagée dans une redéfinition de ses valeurs et soutient les valeurs démocratiques qui ont cours dans le pays depuis la fin de la ségrégation (ndla :ce qui n'était pas le cas à l'époque de mon séjour, média d'Etat oblige...). Les émissions se font aujourd'hui en chinchewa, lozi, swahili, anglais, français et portugais.

9 - Force, pouvoir, en langue zoulou

10 - Pour en savoir plus sur le Soweto post-apartheid, je vous suggère cet article de Robert Belleret, paru dans Le Monde, édition du 29.07.06, et dont voici le lien web.
http://www.lemonde.fr/voyages-en-afrique/article/2006/07/28/jours-tranquilles-a-soweto_799389_3556.html

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Editorial

Notre ligne éditoriale passe par les mêmes chemins que la découverte du monde. Elle traverse les cultures pour témoigner de notre histoire à tous. Elle nous emmène sur les traces des Hommes en compagnie de ces "reporters qui faisaient passer les histoires avant l’Histoire, l’humanité avant la politique, les portraits avant les analyses" (Yves Courrière).

Tout notre travail de reporter dépend des autres; car s’ils ne nous disent rien, nous ne sauront pas ce qu’ils pensent; s’ils ne nous accompagnent pas quelque part, nous n’arriverons pas là où nous devons aller; s’il ne nous nourrissent pas, nous serons affamés. Le journalisme sans relations humaines, ce n’est pas du journalisme.!!
De Ryszard Kapuscinski , "Autoportrait d'un reporter" (Plon 2008), publié sur "leblogde21.com".

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Le Baye Fall demeure l’incompris, me dit plus tard Ibrahima. Les gens sont ignorants. Ceux qui comprennent, c’est qu’ils ont vécus le Baye Fall. C’est celui qui goûte le plat qui saura quel goût il a, ajoute-t-il philosophe. La vie du Baye Fall est cachée dans son cœur. Si tu te fis aux apparences, tu te tromperas facilement sur lui. Par exemple, on marche pieds nus, car ainsi, on remercie le sol. Celui qui pose son pied sur le sol, ne sait pas forcément que le sol vit. Le sol est ce qui donne la vie aux plantes, il respire. Quand tu marches pieds nus, c’est comme caresser le sol. Et il te remercie.
extrait chap. 7 : "Les champs du Walo"

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