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7 - Les champs du Walo

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Écrit par Emmanuel Brisson   
15-04-2008

Soir Walo
Soir Walo
Ce sont les coqs de la petite Daara du Lac Rose qui m'ont tiré du sommeil. Il est tôt, mais les Baye Fall semblent déjà actifs depuis un moment. Devant la cabane dans laquelle nous nous sommes serrés pour la nuit, quelques uns se succèdent dans leurs Ablutions matinales. Le seau du rituel va aussi me servir pour ma toilette profane. Le café Touba est prêt et l'on m'en tend un petit verre brûlant. J'en saisi un deuxième pour l'apporter à Moussa que je viens d'apercevoir un peu plus loin, au milieu des sillons des champs dans lesquels nous avons marché hier. Le grand Baye Fall se tourne vers moi alors que j'arrive à sa hauteur, et s'empresse de me desservir de son chaud breuvage.
- Merci, merci, dit-il deux fois. Tu vois..., notre travail !
Son geste embrasse toute la contrée suggérant peut-être inconsciemment que son labeur ne finira jamais.

Plus tard, dans la matinée, nous avons salué toute la petite troupe qui nous avait accueilli et nous sommes partis à pieds. Nous avons décidé de faire une virée à travers une partie du pays pour aller rencontrer d'autres amis d'Abou dans d'autres daaras. Et je veux avant tout pouvoir rencontrer le Cheikh Babacar Mbacké. Mais pour cela, il faut un peu lui courir après.
Nous avons donc marché jusqu'à Bambilor, le village natal d‘Abou, situé non loin de là, pour trouver un bus pour Dakar. Nous allons, pour commencer, faire une petite halte à la Daara où je me suis déjà rendu. Un peu le QG du coin ! Pour voir le Marabout, ce sera notre première étape. C'est devenu plus important que jamais car, si les Baye Fall demeurent toujours aussi ouverts à mes questions, d'autres personnes s'inquiètent de savoir si j’ai rencontré le Marabout, et obtenu son Ndiguel. Je dois donc satisfaire à la hiérarchie !

Dans la rue, des enfants jouent au foot et s’écartent à chaque voiture pour reprendre juste après possession de leur terrain de jeu.
Nous retrouvons la petite pièce dans laquelle, comme l’autre fois, patientent des talibés. Parmi le petit groupe, un homme habillé à l’occidentale a un mouvement de tête vers moi lorsque nos regards se croisent. La quarantaine, grand et sec, la tête rasée, il détonne parmi les nombreuses dreadlocks. Il s’approche, et comme deux patients dans la salle d’attente d’un médecin, nous entamons la discussion. Il s’amuse un moment devant moi à commenter la présence de chacun. Il s’appelle Ameth, et lui aussi est un disciple du Cheikh, un Talibé.
- L’homme est le remède de l’homme, termine-t-il, comme pour justifier toutes ces présences à mes yeux.

Bientôt, ce n’est pas le Marabout qui arrive, mais son premier disciple, le Cheikh Ibrahim Cissé Fall. L'homme d’une trentaine d’année pénètre dans la Daara. Il est plutôt de grande taille et parait mince sous sa vaste djellaba. Mais tout, dans cet homme de Dieu, pourtant, me semble rond. Son visage et son crâne parfaitement lisse, ses petites lunettes, ses mains soignées. Sa bonhomie en fait ! Il n’y a rien d’anguleux chez ce Marabout !
On purifie l’espace en faisant brûler de l’encens dans un petit foyer de grès, et le Cheikh est accueilli par Ameth lui-même, qui lui glisse quelques mots à l’oreille. Il a vers moi un sourire sympathique, et s’en suit entre eux un long conciliabule en wolof. Pendant ce temps, je patiente à genoux, les bras croisés et reposés sur mes cuisses, comme j’ai vu les talibés le faire.
Régulièrement, de nouveaux arrivants entrent dans la pièce, se prosternent à genoux et porte la main du jeune Cheikh à leur front. Celui-ci a un mot rapide pour chacun, tandis qu’il continue de parler avec Ameth. Je ne peux m’empêcher de  regarder toujours avec surprise la déférence que les talibés marquent au Cheikh. Ils ne le regardent dans les yeux que par à coup, rapidement, avant de re-baisser la tête.
Au bout d’une dizaine de minutes, mon nom est cité dans la conversation. Le Cheikh lève alors les yeux vers moi et me dévisage plus longuement, en souriant. Il me pose quelques questions sur le reportage que je veux réaliser. L’homme a visiblement reçu une éducation classique. Il parle un très bon français, et m’invite à l’interroger sur les points qui m’occupent.
- Mais dîtes moi d'abord, quel contenu voulez-vous donner à votre reportage ?
- Je veux simplement essayer d'avoir un regard neutre sur mon voyage. Après on verra... Disons que je regarde, j'écoute, je pose des questions, et je raconte... Tout !
- D'accord, dis le Cheikh nullement déstabilisé. Alors ?!
- Alors, les Baye Fall d'abord..., c'est un groupe qui a quand même des particularités tout à fait originales, non ?
- Ils ne sont pas originaux, non. Ils sont comme Serigne Touba leur a demandé. Ils sont peut-être originaux à vos yeux parce qu'il obéissent en tout à leurs cheikhs et qu'ils sont capables de travailler beaucoup pour plaire à Dieu.
- Par exemple, oui..., le culte du travail entre autre...
- Peut-être savez-vous déjà tout ça, c'est la rencontre entre Cheikh Ahmadou Bamba et Cheikh Ibrahima Fall qui est à l'origine de tout.
Je laisse le jeune Marabout me rappeler les faits, et je lui parle ensuite des quelques rencontres que j'ai déjà faites.
- On m'a parlé plusieurs fois de La Mecque en la comparant à Touba...
- Mais pour moi c'est bien ça ! Touba est la Mecque de l'Afrique ! Et ce n'est pas choquant, La Mecque reste La Mecque, et Touba reste Touba !
- Ceux qui m'en ont parlé, d'ailleurs, semblaient avoir cet avis à cause de ce qui se passe dans le monde musulman, un peu partout sur la planète.
- Il y a des musulmans perdus, des égarés comme dans les pays qui font la guerre, mais aussi comme en France et dans les autres pays d’Europe où les hommes ne sont plus pieux. Les croyants se sont égarés, continue le Marabout, car ils sont pétris d’orgueil, égarés par la recherche d’argent et de pouvoir. Grâce à Bamba, le vrai Islam est ici !
Le Cheikh m'adresse un regard un peu triste.
- Certains dirigeants profitent de la situation présente dans le monde pour obtenir des avantages très matériels, condamne-t-il. Ils veulent “diviser pour régner”.
- Et que dire à ceux qui parleront d'hérésie ?
- A ceux qui parleraient d’hérésie, je réponds que l’on cherche encore à les égarer. Continuez votre enquête, nous n’avons rien à cacher !
- Où puis-je aller pour voir le Cheikh Babacar ?
- Oui, vous devez le voir pour le Ndiguel... Vous pouvez aller chez lui à Touba ? Vous vous êtes déjà procuré son numéro de portable ? Oui ? Ou vous pouvez aller dans le Walo !
Le Cheikh Ibrahim Cissé Fall tourne la tête vers Abou et échange avec lui quelques mots en wolof. Abou acquiesce une dernière fois et le Cheikh se retourne vers moi.
- Oui, les champs du Walo. Vous vouliez voir des Baye Fall dans les champs !? Et bien vous pouvez allez là. Le Cheikh y va très souvent. Il y dort aussi quelquefois.
- Tu sais où c’est, je demande à Abou ?
- Oui, j’ai des amis là-bas.

- Les champs, c’est l’éducation de base, l’école de la vie. Sinon, tu n’es pas assez fort pour rester Baye Fall, m’avait dit Mame Cheikh à Somone.
Je répète la phrase à Abou.
- C’est vrai, insiste-t-il. La prière, c’est moins difficile que le travail. La vraie prière, s’échapper de son corps, c’est très difficile ! Il y a très peu d’homme qui en sont capables. Seulement, les saints, les purs. Alors, le travail des Baye Fall, contrairement à ce que disent des gens, c’est beaucoup plus difficile que de prendre la position de la prière, tout en pensant à autre chose... à tes courses, à ta femme... C’est ce que font beaucoup de gens qui prient, juste la position et la tête ailleurs !

Depuis les premiers travaux de Cheikh Ibrahima Fall, les Baye Fall n'ont donc jamais cessé d'entreprendre des travaux de développement dans le pays. Leur dernier Khalife général, disparu il y a quelques années, s'était d'ailleurs particulièrement impliqué dans les travaux réalisés à Khelcom, un domaine agricole de 45 000 hectares. Là-bas, se trouve l'avenir du Sénégal, dit-on.
Khelcom, c'est une sorte d'énorme Daara ! Un symbole ! Un centre culturel d'enseignement aux valeurs religieuses musulmanes, un exemple de l'efficacité du système éducatif de l'Islam sauvé par Cheikh Ahmadou Bamba, selon les Mourides.
En 1991, le gouvernement sénégalais concède à la confrérie une forêt à l’est du pays. Aujourd'hui, l'endroit est couvert de champs et de daaras, et les infrastructures y sont de plus en plus nombreuses, comme une installation en froid, ou un centre de santé - gratuit pour tout le monde - construit par le Khalife sur ses fonds propres.
Pour ses détracteurs, la région est aussi un exemple de culture intensive qui a contribué à dégrader les terres et à étendre le désert. Un chercheur africain a relevé que Khelcom  est "un cas où l´état a déclassé une forêt au profit d´une famille maraboutique très influente qui en a fait une vaste étendue de culture lésant du coup les éleveurs qui y menaient leurs activités et les partisans de la biodiversité et de la conservation écologique".
Et dit comme ça, on ne peut le nier ! Ni que ces projets ont permis le développement de la production d'arachide d'abord, puis de mil et maintenant de maïs, et que cela a "boosté" le pays, mais aussi enrichi la confrérie Mouride ! Khelcom est de toute façon devenu l'exemple à suivre pour atteindre l'autosuffisance alimentaire.
De nouveaux champs sont encore défrichés aujourd'hui. Toujours avec les "bras utiles du Mouridisme", et avec 200 tracteurs dans lesquels le Khalife général a investi.

Nous prenons maintenant la route du nord. Mbour, Thiès, puis Saint Louis. Il fait beaucoup plus frais ici, à cause des vents venus du large et qui souffle sur la ville. Sans doute pour cette raison que les colonisateurs y avaient établis leur capitale ! En traversant Saint Louis, nous passons près de l’ancien palais du gouverneur. C’est ici qu’en 1895, les 84 marabouts du Sénégal ont été convoqués par l’état colonial, dans un but d’intégration des peuples à la Nation française, et donc de christianisation. On leur demanda là de ne reconnaître pour autorité que celle du gouverneur, et plus celle de l‘Islam, ce qui équivalait à leur demander d‘abandonner leur religion. A cette convocation, seul Cheikh Ahmadou Bamba ne répondit pas...

Marche
Marche
Nous sommes bientôt dans des rues très passantes, ralentis par la circulation. Tout à coup, Abou se tend par la fenêtre et hèle avec moult cris deux Baye Fall qui viennent aussitôt vers nous en faisant de grands gestes. Le chauffeur gare son taxi sur le côté de la route, organisant encore un peu plus la joyeuse farandole de voitures. Les salutations et les explications sont pour une fois rapidement échangées. L’un d’eux va faire la route avec nous, l’autre part pour Touba : il doit aller porter au Marabout l’argent obtenu par la vente de la récolte de tomates.
Mais avant de reprendre la route, Abou nous entraîne vers un grand marché aux poissons. Il ne veut pas arriver les mains vides dans les champs. Nous partons donc dans un quartier pauvre de bord de mer. Les étals y courent tout du long d’une étroite bande de pavés située entre la rue et la jetée. Avec la mer pour fond de décor, le marché se compose essentiellement de poissons séchés. Les grands paniers d’osier posés à même le sol sont pris d’assaut par des ménagères en courses. On soulève les tranches, les morceaux, les filets ou les poissons entiers selon l’espèce. On les retourne en les regardant d’un oeil méfiant. On les repose et on passe au panier d’à côté. Près des paniers, des grandes tables finissent de sécher du sang des poissons que l’on a coupé et salé ici même. Abou observe attentivement tout ce qu'il voit, fait ses choix et revient bientôt avec un grand sac plein de nourriture.
Une négociation avec un chauffeur plus tard, et nous sommes de nouveau en chemin, cette fois vers l’est, en longeant la frontière mauritanienne.

Quand nous arrivons dans les champs du Walo, de nombreux dos courbés se redressent. En nous voyant, les visages s’éclairent d’un large sourire, les bras se tendent vers le ciel. Les forçats de la terre sautent sur place en criant “Baye Fall”, comme un ralliement, comme un cri de bienvenue.
Raccord eau
Raccord eau
Même de loin, on ne peut les prendre pour des paysans normaux. Là aussi, leurs tenues sont bigarrées, extrêmement colorées. Ils ont tous des symboles autour du cou, toujours des portraits des khalifes et de Cheikh Ibrah Fall. La première chose que fait Abou est de jeter ses sandales pour, comme les frères qu’il vient de rejoindre, fouler le sol de ses pieds nus. Tout le monde semble heureux de se retrouver ici. Tous le monde se salue, les genoux dans la terre sèche, ...ou dans la boue là où le sol est irrigué !
Bivouac Walo
Bivouac Walo
Le campement est plus que sobre. Loin du “luxe” des bivouacs des bédouins du Sahara. Quelques toiles tirées et retenues par un mât central, un vieil arbre « débranché ». Et puis des moustiquaires hors d’âge, rendues inutiles par des déchirures suffisamment  grandes pour laisser passer un des nombreux chacals qui rôdent. Alors les moustiques... !
Ces derniers sont un bien moindre mal dans cette contrée où les poux et les tiques posent surtout problème. De toute façon, tout le monde a déjà le paludisme.
Le ciel s’obscurcit déjà et notre arrivée permet aux Baye Fall de cesser un peu le travail. Nous nous retrouvons sous l’abri de toile. Un Talibé allume le feu et prépare le café Touba.  
C’est l’heure des présentations. Vingt huit personnes vivent et travaillent ici. Il y a là Hussein qui a 40 ans, et Mustapha qui a 6 ans. Certains ont la tête rasée mais la plupart arbore une longue chevelure en dreadlocks. Ils sont tous habillés d’un boubou, sorte de large pantalon sans forme d’inspiration arabe. Malgré la chaleur, ils portent plusieurs couches d’étoffe sur le dos, parfois encore recouvertes d’un blouson ou d’un anorak “doudoune”. Autour des chevilles, des anneaux de cuir ou de plastique symbolisent encore la souffrance de l’Afrique.
Ils viennent de Dakar et de tous les coins du Sénégal. Les plus vieux ont tous un vécu qu’ils finissent d’oublier dans les champs du Walo. Ils étaient étudiants, ouvriers, fonctionnaires ou voyous. Ils ont tout abandonné pour Dieu, pour le Khalife et pour leur Marabout, le Cheikh Babacar Mbacké.
Ibrahima me fait penser à un guerrier de l’Islam des premiers temps, avec son turban bleu qui lui ceint le front. Quand il prend la parole, sa voix posée éteint les autres.
- Sais-tu qui nous sommes ?
- Oui, mais dis-moi quand même ce que vous faites ici.
- Écoute. Notre religion, c’est le bayefallisme. Nous on ne prie pas, on travaille. Et notre travail, crois-le, c’est plus dur que la prière. Les musulmans prient, oui, mais facilement. Car les règles de prières sont simples. En fait beaucoup n’ont que l’attitude de la prière. Nous, nous ne faisons pas la prière et le ramadan, mais nous respectons les interdits. Le plus important, pour le Baye Fall, c’est sa profession de foi, sa prière à lui, la plus belle des prières : le nom de Dieu : Lâ ilâha illa’ Llâh. Dire ça, le chanter et le répéter tout le temps, c’est chanter pour Dieu. Cet appel là est plus puissant que la prière des croyants à la mosquée. Nous savons que Dieu a créé l’homme pour qu’il le prie. Alors ne pas penser à Dieu, c’est déjà un interdit.
Chants Walo
Chants Walo
Et dans l’obscurité, un cri s’élève ainsi. Des rythmes de percussions l’accompagnent. Et le nom de Dieu retentit dans toutes les bouches des Baye Fall. C’est le « zikr », la répétition incessante de l’un des 99 noms de Dieu, un des piliers de la mystique soufie, aux vertus purifiantes.
- Lâ ilâha illa’ Llâh, lâ ilâha illa’ Llâh...
Ils prient comme chaque jour ou chaque instant, après le travail qui aura duré ce soir jusqu’à ce que la lune disparaisse derrière les nuages.
- Le Baye Fall demeure l’incompris, me dit plus tard Ibrahima. Les gens sont ignorants. Ceux qui comprennent, c’est qu’ils ont vécus le Baye Fall. C’est celui qui goûte le plat qui saura quel goût il a, ajoute-t-il philosophe. La vie du Baye Fall est cachée dans son cœur. Si tu te fis aux apparences, tu te tromperas facilement sur lui. Par exemple, on marche pieds nus, car ainsi, on remercie le sol. Celui qui pose son pied sur le sol, ne sait pas forcément que le sol vit. Le sol est ce qui donne la vie aux plantes, il respire. Quand tu marches pieds nus, c’est comme caresser le sol. Et il te remercie.
C’est pour ça aussi qu’on a des habits sales. Un boubou propre ne te donne pas envie de t’asseoir sur un sol sale.
- Est-ce que vous avez déjà reçu la visite de toubabs ?
- Quelques uns sont venus. En général, ils ont bon cœur. Mais ils ne croient pas à ce que l’on croit, nous. Certains, par respect, font les bons gestes. La différence, c’est la religion. Dieu nous a fait savoir que la bonne religion, c’est l’Islam.
Mais c’est peut-être plus dur pour eux que pour nous de vivre le Baye Fall. Il y a beaucoup de tentations chez les toubabs, comme en France. Beaucoup plus qu’ici, dans le désert !
Il y avait un Talibé qui était avec nous ici avant. Il est en Hollande maintenant. Il a ouvert une cafétéria, et il continue à vivre le Baye Fall. Nous en bénéficions, nous sommes une grande famille. Le Marabout lui a dit de partir car il pense qu’il a réussi à maîtriser ses émotions. Sa mission, c’est de répandre le Baye Fall.
Le Cheikh a aussi des talibés en Arabie ! Mais tous ces frères à l’étranger, ils ne parlent pas du Mouridisme. Ils le vivent. Ils sont des exemples.
Ils ne chercheront jamais à imposer la religion, comme d’autres croyants dans certains pays. Car Cheikh Ahmadou Bamba, il prouve, il n’impose pas !
- Et si certains voulaient imposer ?
- On leur répond que nous, on fait ce que Serigne Touba a fait, c’est tout. Et puis, après la bataille de Badr (la victoire des troupes du prophète Mohamed sur l‘armée Mecquoise), les Croyants ont posé les armes, et le prophète a dit, les armes et le sang, c’est fini.
- Mais, et toutes les guerres de conquêtes après la mort du Prophète ?
- Ces gens étaient déjà des égarés.
 
Chacun à la Daara a un rôle qui lui est dévolu en permanence. Les plus vieux travaillent sans cesse aux cultures. Les plus jeunes s’occupent plus particulièrement du bois, du feu, des repas, voire de couture. Le repas est bientôt apporté par deux des plus jeunes talibés que je rencontre ici. Il se compose de riz en sauce, agrémenté de légumes récoltés dans les champs qui nous entourent.
Plat
Plat
Nous nous retrouvons réunis sous la toile, tous au coude à coude. Toutes les mains (droites !) plongent dans les quelques larges plats apportés par les deux enfants. Les légumes qui poussent ici se révèlent succulents. Le dîner est rapidement avalé. Puis c’est le silence. L’ambiance est légèrement illuminée d’un petit feu de camp. Ce  petit foyer est permanent. Les braises sont toujours réanimées par le même jeune Talibé dont c’est la responsabilité. Je le verrai d’ailleurs, le lendemain, allez chercher son combustible dans la brousse qui entoure le petit îlot de vie, notre espace curieusement vert dans cet immensité semi désertique où la plupart des plantes sont épineuses.

Nous nous serrons un peu plus les uns contre les autres pour lutter contre le froid qui s’installe déjà. Les regards de chacun se promènent doucement sur tous les visages de la petite communauté. Chacun se dévisage ainsi, en souriant, tournant lentement la tête de chaque côté.
Le café chauffe sur le petit foyer, et la conversation démarre. Bara, le premier, plonge son regard dans le mien et me pose une question inattendue.
- Est-ce que c’est vrai que les hommes étaient des singes avant ?
Je suis surpris par la teneur de la question. Je réponds, au nom des scientifiques, sachant que Darwin n’a pas forcément droit de cité chez tous les croyants du Livre, Juifs, Chrétiens et Musulmans.
- Mais nous on croit pas à ça... Nous, c’est Adam et Ève, confirme Bara !
Doucement, à voix basse comme s’il ne fallait pas déranger la nuit, d’autres Baye Fall m’interpellent à leur tour.
- Mais, dis, des dinosaures, ça a vraiment existé ? On est sûr qu’il n’y en a plus ?
- Alors, attends, est-ce que c’est vrai qu’au pôle nord il fait nuit pendant 6 mois ?
Et les vampires, les extraterrestres, et la vie sur les autres planètes... Les questions fusent de tout le groupe qui s’est resserré autour de moi, et me prennent un peu au dépourvu. Je tente alors pour chacun une réponse satisfaisante.
- Et les Amazones, me demande l’un d’eux, visiblement troublé par cette junte guerrière féminine ?
Je saisis l’occasion de cette question pour parler de l’Afrique, et je leur raconte l’histoire de cette armée de femmes du roi d’Abomey, l’actuel Bénin, qui s’est battue contre les français. L’anecdote les fait sourire.
Puis les questions reprennent, dans un autre registre.
- Les étrangers en France, les Sénégalais, ils sont riches ?
- C’est vrai que l’on paye les gens qui ne travaillent pas en France, euh... les chômeurs, demande un Talibé avec des yeux ronds de surprise ?
Je réponds encore, en tentant cette fois d’expliquer le pourquoi de ces choses. Au fond de moi, j’ai l’impression qu’ils trouvent mes réponses plus compliquées que celles que je donnais tout à l’heure aux questions “scientifiques” !
Ibrahima, qui est assis à côté de moi, sourit doucement aussi. Il se dégage de ce jeune homme une sagesse dont son entourage semble savoir qu’il doit profiter. Il remue un peu la tête, et intervient doucement dans la conversation.
- Trop de questions t’empêchent de te concentrer sur les choses importantes, dit-il.
Le silence se fait de nouveau, quelques minutes, juste brisé par le crépitement du foyer. Une question fuse alors et retient les souffles de mes compagnons.
- Si Adam et Ève étaient blancs, pourquoi y a-t-il différentes couleurs de peau ?
C’est Bara qui s’adresse à moi de nouveau. Le sujet semble décidément l’interpeller.
Je n’ai aucun mal cette fois à expliquer que c’est d’abord le climat qui est responsable du teint de nos peaux respectives. Comme preuve du phénomène d‘adaptation des humains à leur environnement géographique, je lui montre mon bronzage, avant de conclure, fort de mes quelques connaissances anthropologiques (et sans trop trahir Darwin!) :
- Mais Adam et Ève devaient plutôt être noirs que blancs au début.
Ils acquiescent tous, et le silence reprend ses droits.
C’est Ibrahima qui va conclure les débats, et montrer aux autres les limites de toutes connaissances.
- J’ai discuté un jour avec un scientifique dit-il en jetant un coup d’oeil autour de lui. Sa main se tend entre nos jambes repliées, il saisit une poignée de sable et le laisse filer entre ses doigts.
- Je lui ai demandé..., mais qui a créé le sable... D’où vient ce sable...?
Il laisse un temps la question pénétrer tous les esprits et toujours doucement, ouvrant grand la main et laissant échapper les derniers grains, il conclue simplement :
- Il n’a pas su répondre !
En promenant mon regard sur le groupe, j’ai la sensation d’une situation vécue par l’homme depuis le plus profond des âges. Serré les uns contre les autres, les genoux réunis sous le menton, chacun est maintenant silencieux, les yeux rivés sur les dernières flammèches qui illuminent la nuit. Encore un instant, et nous allons nous coucher. On m’a réservé une place de choix, sous la toile d’une des tentes les moins abîmées.
Le Baye Fall qui est étendu auprès de moi me fait encore un peu la conversation, puis remontant sa couverture jusqu’au dessus de son front, il s’immobilise, concentré contre le froid, et s’endort sans doute, tandis que mes yeux scrutent les étoiles visibles à travers les déchirures de notre abri.

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Dans les champs
Dans les champs
Il est six heures du matin. Il fait froid. Un coq un peu efflanqué appelle le jour de ses voeux sonores. Comment un lieu aussi brûlant au cours de la journée, peut-il être aussi froid la nuit ? Une question qu’ont dû certainement se poser beaucoup d’hommes du désert.
Ailleurs, dans tous les villages qui possèdent une mosquée, l’appel enregistré d’un muezzin réveille les croyants. C’est l’heure de la première prière. Les Baye Fall eux, démarrent leur journée par le travail. Ils sont prêts tout de suite : ils ont dormi tout habillé et ne vont pas perdre leur temps en attendant le café. Un Talibé ranime le feu, chacun fait ses Ablutions et se dirige déjà vers la portion de champs qu’il a abandonné la veille. Tout le monde est rapidement à pied d’oeuvre.
- Tu as bien dormi, me demande l’un ? Tu sais qu’il y a beaucoup de serpents et de scorpions ici, mais le Marabout nous protège !
Oui, je le sais. L’idée m’a traversé l’esprit alors que je m’endormais sur le sable...

Le jour est encore naissant. Cette nature de début des temps est belle et impressionnante. Un très jeune Talibé s’active avec un râteau et un arrosoir. Ibrahima est non loin de là, accroupi le long des sillons qu’il a tracés la veille. Il pioche régulièrement dans une poche immense de son boubou, en ressort des petites poignées de graines qu’il laisse tomber dans les minces fossés de terre sèche.
- Ce sont des graines de mil, me dit-il avec son sourire éternel.
- Vous cultivez quoi encore ?
- On cultive le riz, la pomme de terre, le manioc, les tomates, l’oignon, l’arachide, la pastèque et le melon d’eau. Beaucoup de choses, tu vois... Ah, et le maïs. On a aussi planté des manguiers. Ici, ça existe depuis un an et trois mois. Avant, il n’y avait rien. Il a fallu défricher, amener l’eau, et puis creuser les canaux d’irrigation. C’est un autre Khelcom. Bientôt ça se construira et ce sera un nouveau lieu développé.

Pour l’instant, c’est une oasis. À quelques centaines de mètres de nous, c’est la brousse, et ce petit îlot de verdure paraît pour l’instant bien anachronique dans cet océan de terre brûlée.
Walo reveil
Walo reveil
Vers le camp, un Baye Fall finit de rameuter ceux de la troupe qui auront le plus “flemmardé”. Un Talibé, un enfant, dispense des ordres à un plus jeune que lui encore. J’observe les derniers levés faire leurs Ablutions. Munis d’un simple gobelet de plastique, ils prennent un peu d’eau dans le bidon qui sert de réserve et se débarbouillent au dessus d’un arbuste encore rachitique. Un brin de manguier, planté près des tentes dans l’espoir d’une ombre qui ne viendra peut-être jamais. Tout le monde en fait autant. Chaque goutte est importante, l’eau ne doit pas se perdre.
Le soleil luit à l’horizon. Tout le monde à froid. On n’y pense pas et on s’étire.
Bara vient saluer le groupe. Il part pour la journée avec Babacar. Ils vont faire 7 km à pied pour rejoindre les villages les plus proches et faire le Madial pour récolter quelque argent et nourriture.
Le café Touba n’est pas encore prêt. Ceux qui ne sont pas déjà au labeur se serrent encore ensemble devant le petit feu qui crépite sous la tente. Il faut beaucoup de combustible, car le bois très sec brûle rapidement.
Talibes matin
Talibes matin
J’observe le petit groupe que je découvre en fait pour la première fois à la lueur du jour. Les visages montrent une fatigue qu’aucune nuit de sommeil ne semble jamais pouvoir corriger.
Jeune talibe Walo
Jeune talibe Walo
Chez plusieurs d’entre eux, je remarque des problèmes oculaires. Des débuts de glaucomes, des infections dues aux manques sanitaires.
J’essaie d’en apprendre un peu plus sur chacun. J’interroge d’abord les talibés sur le benjamin du groupe, le petit Mustapha qui a 6 ans, et dont la présence ici ne cesse de perturber un peu mes critères confortables d’occidental. Il est ici parce que sa mère, qui est Yaye Fall - Baye Fall au féminin - l’a confié aux bons soins du Marabout, pour son éducation. C’est Mustapha qui est d’abord responsable du bois.
- Mais tu peux aussi l’appeler pour autre chose, me précise-t-on.
Moussa lui, est un ancien technicien en télécommunications. Il a 35 ans. Auparavant, il a fait quelques années dans l’armée, avant de la quitter avec le grade de sergent. Babacar, qui vient de partir, organisait des fêtes à Dakar. Il ne vivait que la nuit et profitait de tout ce qu’elle sait offrir à ceux qui la maraude. Les autres rient en ressassant quelques anecdotes féminines croustillantes à son sujet. Hussein, l’aîné de la Daara, était chauffeur de taxi. Il a choisi sa voie à l’âge de 30 ans. Quand il avait une dizaine d’années, il avait vu en songe qu’un jour, il serait Baye Fall. C’était son destin, raconte-t-il. Chacun a son histoire, mais tous dorénavant semblent vivre une existence qui les contente.
- Baye Fall, pour certains, c’est vrai que c’est dur. Trop dur. Mais pas pour nous, car on recherche Dieu sans intermédiaire.
- Mais cette vie de travail là, moi je n’en serais pas capable, dis-je.
- Pour nous aussi, au début, c’est un choix qui fait peur. Mais petit à petit tu trouves Dieu, tu le ressens. C’est ça qui te maintient ici. Tous maintenant nous sommes des frères, même plus que des frères.
- Cette voie est difficile. Si tu ne peux pas la suivre, tu peux participer autrement, en aidant autour de toi. Si tu donnes aux Baye Fall, c’est comme si tu donnes à une mosquée.
- Et lui, c’est Lamp Fall, dit Moussa en désignant l’adolescent qui touille interminablement une cuillère dans une grosse gamelle.
Lamp Fall découvre une belle rangée de dents et goûte une nouvelle fois le breuvage noir dont l’odeur nous impatiente.
- Son rôle, c’est le café, commente Moussa en le regardant avec insistance.
Aussitôt, Lamp Fall défait son sourire en baissant les yeux, plonge les gobelets dans la marmite et commence la distribution de la boisson magique.
- Sa mère à lui est Mouride, reprend Moussa les mains fermées sur sa tasse chaude. C’est lui qui voulait être Baye Fall. Sa mère avait vu plusieurs fois des manifestations religieuses. Elle avait vu que les Baye Fall étaient sérieux. Lamp Fall est sérieux. Il voulait être comme nous, parce que l’éducation l’attirait. Sa mère voulait l’amener à l’école, mais il vivait “le paradis” : Il se couchait à 4 heures du matin ! Il a pu prendre cette décision parce que Dieu l’a inspiré.
- Mais, dis moi Moussa, il y a beaucoup d’enfants parmi vous !
- Pour moi, ce ne sont pas des petits. Ce sont des adultes, car ils travaillent et se comportent comme des grandes personnes.
- Mais, tout de même, les grands s’occupent des petits... ? Les petits obéissent aux grands ?
- Il y a une organisation, continue Moussa après une hésitation. Les plus vieux sont un peu un conseil des sages, comme dans les villages. Les adultes leur donnent des cours de lecture et d’écriture. Mais on fait chaque chose en son temps. Quand on pense qu’il est temps d’apprendre, on leur enseigne le Coran. Mais tout est un enseignement ici. Ce que le Coran t’apprend, nous on le vit !
- Et ce conseil des sages, il dirige aussi les travaux des champs ?
- Non, ça c’est plutôt Bacri qui le fait. C’est le Diawrigne. Mais on peut intervenir sur les décisions du Diawrigne.
Je me tourne vers celui qui hoche maintenant la tête.
- C’est quoi le Diawrigne, Bacri ?
Il baisse les yeux pour répondre.
- C’est l’un des Baye Fall d’une Daara, que le Marabout choisit. Il est un conducteur, un représentant du Cheikh dans la Daara. Dans le travail des champs, c’est lui qui peut intervenir et travailler partout. Il peut changer les rôles de chacun. Mais le vrai guide, tu le sais, c’est le spirituel.

Canal Walo
Canal Walo
Dans le Walo, 50 hectares de terrain ont été défrichés. En quatre jours me dit-on !
Quand on voit l’outil avec lequel on fait ce type de travail, on imagine aisément l'énormité de la tâche. L’outil en question, c’est la nama, une énorme massue de bois, que l’on manie d’ailleurs comme un gourdin, en l’abattant avec vigueur sur tous les végétaux drus et épineux qui constituent la brousse de la région. Les champs sont maintenant en cours de culture.
- Pour irriguer, on creuse des petits canaux à la main, pour diriger l’eau vers les sillons des champs. On fait ça tous les jours, mais pas pour toutes les cultures.
Pour amener l’eau de là où elle se trouvait jusqu’ici, grâce à des travaux importants financés par le Cheikh, il a fallu creuser un canal de 600 mètres de long et de 3 mètres de profondeur.
Champs irrigues
Champs irrigues
Tout au long du canal, d’énormes remblais de terre ocre forment un mur de 4 ou 5 mètres de haut de chaque côté du fleuve boueux. Depuis les sommets de ces murailles, on distingue d'ailleurs au loin quelques hommes s’affairer autour d’une pelleteuse mécanique.
Là-bas, on creuse encore un canal. Lorsque j’arrive sur les lieux des travaux, un homme en costume européen se détache du petit groupe et vient à ma rencontre. Il s’appelle Sire Gueye, c’est le topographe de l’opération. Il est un peu surpris de me voir ici, mais accepte sans aucune retenue de répondre à mes questions.
Le terrain sur lequel il travaille appartient à un autre Marabout Mbacké, le frère du Cheikh de mes amis Baye Fall ! Ce n’est pas lui qui a creusé le canal qui irrigue les champs d’où je viens. Mais par rapport à ses propres travaux, il estime qu’il a pu être creusé en 10 jours.
Sire Gueye grimpe avec moi le remblais de terre, plisse les yeux en dirigeant son regard vers les champs des Baye Fall, et après une courte réflexion, m’annonce quelques précisons.
- Cela a dû coûter à peu près 5 millions de CFA (7500 euros) uniquement pour le travail du canal. Pour la totalité des travaux d’irrigations et d’évacuations des eaux, il y en a pour 20 millions (30 000 euros).
- Et d’où vient l’argent ? Qui vous paye ? Qui loue la pelleteuse ?
- C’est le Cheikh à qui appartient le terrain, bien sûr. Et les travaux à côté, c’est la même chose.
- Vous êtes Mouride ?
- Oui
- Ils investissent beaucoup comme ça les Mourides ?
- Oui, c’est eux qui en font le plus. Mais il y a aussi des marabouts d’autres confréries, comme les Tidjanes, qui ont des champs. Mais ce n’est peut-être pas la même politique de développement.
- Ils font des profits alors les marabouts ?
- Oui, un peu... Et tout est réinvesti dans le développement.
- Et que pensez-vous de la présence des Baye Fall dans les champs ?
- Ils font un travail inégalé. C’est trop dur pour la plupart des paysans. Les Baye Fall développent l’endroit et un jour des travailleurs normaux pourront prendre leurs places. Quand ce sera construit...
- Et ces paysans, ils viendront d’où ?
- Des villages à côté et de partout ! En fait, quand ils voient des travaux d’irrigations, il y a quand même des gens qui viennent quelques fois chercher du travail. Mais les cheikhs n’embauchent pas. Il faudra attendre... Et c’est mieux comme ça. Si c’était de vrais paysans ici, il y aurait des pasteurs peuls avec leurs troupeaux qui viendraient pour le pâturage et qui saccageraient les cultures. Avec les Baye Fall, ils n’osent pas.
Les Baye Fall, c’est des vrais guerriers. Ils sont très gentils, mais il ne faut pas venir les embêter ! Moi je ne pourrais pas vivre comme eux. Il faut être très courageux pour mener cette vie, sourit Sire Gueye, les yeux de nouveau perdus vers l’horizon.

Je retourne vers le bivouac en faisant un détour par la brousse. Ici, il y a un peu plus d’un an, il n’y avait donc rien d’autres que la terre et le soleil. En passant à côté de quelques buissons charnus, je tire un peu dessus pour en doser la résistance : le travail a dû être harassant !
De ce côté-ci des champs, presque à la limite de la savane, je découvre un bivouac plus petit et que je n’avais pas encore remarqué. Une petite fumée s’en dégage. En m’approchant, je constate qu’il s’agit d’un abri fait pour un seul homme. Sur le feu, le thé mijote, plus qu’il n’infuse, à la sénégalaise. Près de la tente, un petit jerrican d’eau et un seau rempli de belles tomates rouges aux formes un peu tarabiscotées, chauffent sous le soleil. Un Baye Fall est là, assis sur le sable, seul.
Moussa
Moussa
Il lève la tête. C’est Moussa.
- Mais, que fais tu là, tout seul ?
Il me tend l’eau du jerrican, que je bois à pleine goulée. Elle est brûlante.
- C’est le Marabout qui m’a demandé de me placer là, sur le chemin d’où peuvent arriver les bergers peuls et leurs troupeaux. Je suis à l’écart pour mieux protéger les champs.
Je comprends le choix du Cheikh. Moussa est celui qui sait se battre, fort de ses années militaires !
Nous prenons un peu le temps. Il faut savoir ici le laisser passer. Le thé est une bonne occasion. Je saisis une des tomates. Elles sont fermes et appétissantes.
- Vas-y, mange, fait Moussa en me montrant l’exemple.
Trois des fruits rouges sont rapidement engloutis. Ils sont excellents. Un des rares avantages de la vie ici, me dis-je.
- Humm, on est bien dans ton petit coin en fait.
- Oui, et ça me permet d’être tout seul de temps en temps. Moi, j’aime bien. Mais ça n’empêche pas la Teranga, hein, ajoute-t-il en souriant. Mais chez les Baye Fall, c’est plus que la Teranga !
Assis près de Moussa, je me redresse un peu, tentant d’offrir le moins de surface possible de mon corps au soleil.
- Combien de temps allez-vous rester ici encore à ton avis ?
- Quand le travail deviendra facile, les Baye Fall iront dans d’autres endroits, là où les gens ne veulent pas aller. Ici, ce seront les paysans des villages qui prendront le relais. Ceux là qui disaient les premiers jours de notre arrivée : « Ils ne vont pas rester longtemps, il y a trop de bestioles et de moustiques... et pas d’eau ». Mais maintenant, ils voient qu’on peut rester, alors ils viennent à leur tour.
Le souhait du Marabout, ce serait de réussir à faire une industrie avec tout ce qui pousse ici. Pour le développement, ce serait bien !
- Et toi, que deviendras-tu ? D’autres champs ?
Il hausse les épaules.
- Mon frère cadet est Baye Fall. Il est en France, avec la bénédiction du Marabout. Quand il est parti, c’était en 1998, il voulait que je le rejoigne. Mais le Marabout n’a pas voulu. Il pensait que je n’étais pas prêt. Alors maintenant, je ne sais pas. Oui sans doute les champs...
- Vous mangez quoi comme viande ?
- Il y a les poulets que l’on élève... Et quelques fois on tue un phacochère. Quand ils s’approchent un peu trop des cultures, on les poursuit et on les chasse avec des pics !

Quand je quitte le bivouac de Moussa, le soleil est au plus haut. L’air est sec et le vent brûlant. Je sens le sommet de mon crâne chauffer. Il faut faire attention. Tous les Baye Fall ont d’ailleurs la tête couverte. Je prends un petit chèche plié dans une de mes poches, le mouille au détour d’une rigole d’eau et m’en couvre les cheveux.
Repos immobile
Repos immobile
Dans les champs, l’ardeur au travail n’est plus de mise à cette heure-ci. Tout est ralenti, mais chacun reste à son “poste”, immobile, comme savent le faire les animaux sauvages de ces régions à cette même heure. Certains Baye Fall sont accroupis, effectuant les mêmes gestes que ce matin, avec des mouvements plus lents, plus parcimonieux. Mais la plupart restent debout, parfois les mains croisées sur le manche de leur pelle. Étrangement statufié, ...ne pas bouger, ne pas suer, laisser passer le temps...
Le repas n’est pas encore prêt. Il n’y a donc pas de raison de rentrer au campement. Souvent, on ne fait qu’un seul repas par jour ici. Parfois on ne mange pas du tout. Cela dépend des réserves... de nourritures et d’argent ! Mais encore une fois, ma présence fausse tout...
Il est près de 15 heures quand les premiers travailleurs se retrouvent sous l’abri de toile. C’est leur première pause depuis 7 heures ce matin. Je me repose un peu aussi, avec eux. Je n’ai décidément pas leur endurance au soleil. Mon chèche est sec et rigide, transformé en carton. C’est enfin assis à l’ombre que je ressens les effets de la chaleur que j’ai emmagasiné.
Des petits sachets de pohne passent de mains en mains. Bien meilleur marché que les cigarettes. Sa consommation ne procure aucun autre effet que celui du tabac. Mais, comme les cigarettes, la plante n’est pourtant pas tout à fait autorisée dans une Daara où s’appliquent les mêmes lois religieuse qu’à Touba, la ville sainte. Mais ce n’est pas une grosse faute, me dit-on.
C’est l’âtre qui fait office de briquet. Le jeune Talibé qui l’entretient, comme une vestale, tend une braise rougeoyante qui circule dans le groupe. Une fumée acre nous enveloppe. C’est l’heure du café Touba. Le repas arrivera bientôt.
- Le Marabout…, il vient ici parfois ?
- Le Marabout est plus souvent ici qu’à Dakar, dit Bacri en entrant à son tour sous la tente. Il peut arriver à n’importe quelle heure. Ce qu’il aime, c’est être assis sur le sol brut. Il travaille aussi avec nous, il plante, il arrose... C’est notre Marabout, mais c’est aussi le confident. C’est le père, c’est la mère, c’est tout !
Bacri, le « Diawrigne » s’assied face à moi. Il a du sentir que les informations que je recueille pourraient être mal interprétées. Il croit alors bon de m’expliquer.
- Ici, ce n’est pas un champ installé pour créer des ressources économiques, seulement pour le développement. L’argent gagné est réinvesti de la même manière, dans les champs, les daaras. On commercialise une partie de la production, pas tout car il y a des dons, et on réinvestit les bénéfices.
- Mais, on m’a dit que le souhait du Cheikh était de faire une industrie agroalimentaire, dis-je en pensant à Moussa.
- Il n’y a pas de contradiction à produire une nourriture sacrée à grande échelle !
- On est installé ici sous la direction du Marabout qui a été inspiré par Dieu pour venir ici, précise un autre. C’est en quelque sorte une terre sacrée.
- Inspiré, dis-je un peu sceptique, mais bon, il a été inspiré pour venir dans un champ qui lui appartenait déjà !?
Ma réponse crée un flottement dans le groupe.
- Mais quand il est venu, ça ne lui appartenait pas encore. Ce sont les paysans qui lui ont donné cette terre.
- Pourquoi ? Pour qu’il la développe ?
- Voilà, pour qu’il la développe. Toute personne qui mange ce qui a été produit ici sera bénie par cette nourriture. Elle est bénie, et elle va t’améliorer en profondeur.
Une nourriture bio et bénie, me dis-je intérieurement. Une nourriture profane et sacrée en même temps. Un ferment pour le corps et l’esprit !

J’ai passé le reste de la journée à pousser mes pas au delà des premiers horizons du campement pour tenter d’apercevoir âmes qui vivent. Rien, sinon le village où sont partis des Baye Fall ce matin, et que l‘on n‘aperçoit pas d’ici.
Lorsque j’ai retrouvé le groupe autour du feu, le soir, j’ai senti que la parenthèse de ma présence parmi eux se refermait. Non qu’ils aient tout à coup une animosité à mon endroit. Mais la vie et le travail, sans la distraction que j’avais représenté un moment, devaient reprendre normalement. Je pouvais rester, bien sûr, mais je n’avais plus rien à faire ici !
Abou avait correctement prévu la chose. Le lendemain matin, le même chauffeur est venu nous rechercher pour nous emmener à Touba. Une promesse de courses qui avait assuré Abou de le voir revenir, malgré les kilomètres de brousses pour arriver jusqu’ici !

- Ici, à la Daara, on est prêt à recevoir toute la France, me promet Moussa en me prenant les épaules.
La voiture est là, et le chauffeur nous presse déjà.
- Touba est loin, dit-il.
A ce moment, je retrouve les Baye Fall tels qu’à l’heure de mon accueil. Il y a de l’émotion, naturellement, et quelques belles paroles de certains.
- Le Mouridisme, d’abord, c’est le Baye Fall. Dis-le bien ! Pour suivre l’exemple de Cheikh Ahmadou Bamba, il faut suivre la voie de Mame Cheikh Ibrahima Fall.
- Et dis aussi qu’un vrai musulman doit être comme Cheikh Ahmadou Bamba, pas comme Bin Laden.
Tout le monde prévoit de se retrouver à Touba. Plusieurs Baye Fall se succèdent devant moi et chacun prononce une bénédiction en me tenant les mains.

Ils ont longtemps regardé la voiture disparaître de leur horizon. Moi aussi je les regardais.

Nomenclature

TermDescription
Ablutions Purification rituelle, elles sont obligatoires pour accomplir la prière. La nature des ablutions rituelles de l'Islam est précisée dans un verset du Coran (Sourate 5, Al Ma'idah - La table servie - verset 6) :
 « Ô les croyants ! Lorsque vous vous levez pour la Salat - prière -, lavez vos visages et vos mains jusqu'aux coudes; passez les mains mouillées sur vos têtes; et lavez-vous les pieds jusqu'aux chevilles. Et si vous êtes pollués (à cause d'un orgasme sexuel), alors purifiez-vous (par un bain); mais si vous êtes malades ou en voyage ou si l'un de vous revient du lieu où il a fait ses besoins ou si vous avez touché aux femmes et que vous ne trouviez pas d'eau, alors recourez à de la terre pure, passez-en sur vos visages et vos mains. Dieu ne veut pas vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire sur vous Son bienfait. Peut-être serez-vous reconnaissants. »
Tous les musulmans ne sont pas d'accords quant à leur utilité hygiénique. Pour certains, la purification apportée par les ablutions est uniquement une purification spirituelle et non une purification physique.
Techniquement, elles sont expliquées ainsi : Il faut d'abord avoir au fond du cœur l'intention d'accomplir les ablutions. Et puis déclarer : « Au nom de Dieu, le Clément et le Miséricordieux ». Puis :
1. Se laver les mains jusqu'aux poignets trois fois.
2. Se rincer la bouche en prenant de l'eau dans le creux de la main droite trois fois.
3. Aspirer de l'eau par les narines, puis la rejeter trois fois.
4. Se laver le visage en vérifiant que l'eau se répand sur tout le visage, trois fois.
5. Se laver la main droite jusqu'aux coudes trois fois.
6. Se laver la main gauche jusqu'aux coudes trois fois.
7. Se passer les mains humides sur la tête d'avant en arrière.
8. Avec le pouce et l'index, se masser les oreilles à l'intérieur ainsi qu'à l'extérieur.
9. Se laver le pied droit jusqu'à la cheville trois fois.
10. Se laver le pied gauche jusqu'à la cheville trois fois.
Il y a également une invocation à réciter pendant les ablutions : « O Mon Seigneur ! Pardonne-moi mes péchés et étends pour moi ma maison et répands la plénitude sur ma portion ». Et une autre après : « J'atteste qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu L'Unique, il n'a point d'associé, et j'atteste que Mohammed est son esclave est son apôtre, ô mon seigneur, compte-moi parmi les repentants et les purifiés ».
Enfin, il existe trois sortes d'ablutions : Mineures, telles que décrites, majeures, qui comprennent un lavage complet du corps, et sèches, dans lesquelles, en l'absence d'eau, il est possible de les pratiquer malgré tout, en posant au préalable les mains sur du sable pur par deux fois.
Baye Mot Wolof qui signifie père. Sa véritable orthographe en wolof est baay. Si j'ai choisi de l'écrire plutôt ainsi, c'est tout simplement parce que c'est de cette manière qu'on le retrouve le plus souvent dans la plupart des textes en français. Même les chercheurs, hormis quelques uns, et la presse sénégalaise l’orthographient ainsi...
Cheikh Le mot, qui peut s’orthographier également cheik ou scheik, vient de chaikh qui signifie vieillard en arabe. En Arabie, il désigne un chef de tribu. Plus largement et ailleurs, il est aussi un maître ou un sage, un homme respecté en raison de son grand âge, de ses connaissances scientifiques, religieuses et philosophiques. L’Islam attribue ce titre à des leaders religieux, et dans les confréries soufies, il désigne un maître spirituel.
En Afrique, les guides religieux de l’islam tendent à vouloir remplacer l’appellation marabout, devenue péjorative pour certains parce que donnée également aux animistes, par celle de cheikh, plus conforme à l’identité islamique.
Coran C’est al qûran, en arabe. En français, le mot signifie la Récitation.
Daara En wolof, une école. Et dans le cas des confréries, une école coranique. L'équivalent des madrasas du Moyen-Orient. Elles peuvent avoir une dimension économique et mener différentes activités considérées comme formatrices, telle l’agriculture.
Diawrigne Un mot wolof qui désigne un maître d’éducation coranique et un responsable d’une daara. Il dépend lui-même des ordres de son marabout et transmet ses instructions autour de lui.
Madial C’est la quête rituelle des Baye Fall.
Marabout Un mot qui vient de l’arabe murâbitûn, qui désignait autrefois quelqu’un placé en garnison dans une forteresse frontalière, un ribat (ce qui a donné son nom à la ville de Rabat au Maroc). Lors des premiers temps de l’Islam, des hommes de religion y effectuaient souvent des séjours aux côtés des soldats. Le terme pouvait aussi s’appliquer à des lieux d’accueil dans des endroits isolés. En Afrique du Nord, le mot arabe désigne aussi un tombeau à coupole d’un saint. En Afrique noir, il est un Musulman qui se consacre à la pratique et à l'enseignement de la religion. Mais il est aussi un homme que l’on considère doué de pouvoirs magiques, aux pratiques critiquées par les Musulmans orthodoxes.
« On préfère le mot cheikh », m’avait dit un leader religieux. Parce que le mot marabout peut avoir cette connotation péjorative, désignant celui qui se livre à des activités de « maraboutage ». Un animiste !
Mouride Encore un mot qui tire son étymologie de l’arabe. Il désigne celui qui veut apprendre, un aspirant, sur le plan spirituel. Il est aussi un élève, un disciple, d'un maître Soufi. La confrérie Mouride est la Mouridyya (Muridul-Allah en arabe), c’est à dire l’aspirant à Dieu.
Ndiguel Comme je l’ai déjà précisé dans le texte, c’est un mot d’ordre, une consigne, mais cela peut aussi se comprendre comme une bénédiction, donné par un dirigeant de la confrérie.
Talibé Ce terme est un mot sénégalisé issu du mot arabe taleb, désignant celui qui étudie dans une école religieuse. C’est donc un "arabisme", comme dit Abou. Le pluriel de taleb, en arabe, est talaba. Le mot taliban est en fait un barbarisme, l'association d’un mot arabe associé à un pluriel perse !
Au Sénégal, un "talibé" est un disciple ou un élève apprenant le coran, et un membre d’une confrérie soufie, comme celle des Mourides. Le pluriel est "talibés".
En français, depuis que les dictionnaires ont intégré le mot "taliban", ce dernier est devenu un singulier qui fait son pluriel en "talibans".
Teranga Mot wolof signifiant hospitalité.
Yaye Signifie mère ou maman. Cette orthographe a été choisie pour les mêmes raisons que baye...
Dernière mise à jour : ( 19-05-2008 )
 
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