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8 - Touba

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Écrit par Emmanuel Brisson   
15-04-2008

Mosquee Touba
Mosquee Touba
Nous sommes sur la route de Touba. Je dois avouer que c’est avec une certaine curiosité que je m’apprête à pénétrer dans la ville sainte la plus “jeune” de la planète. Là-bas, nous serons reçus par le Marabout qui accueille les Baye Fall de Somone, et bien d'autres, pendant le Grand Magal. Il est un cousin du Cheikh que je veux rencontrer. Un autre petit-fils du fondateur !
Le paysage défile, toujours aussi sec et aride. Et ça ne s’arrangera pas en s’approchant de Touba. La ville a la réputation d’être un « carrefour brûlant ». C’est l’un des endroits les plus chauds du pays !
J’interroge un peu le chauffeur :
- Dans quelques semaines, j’irai au Grand Magal. Mais je suis Tidjane, comme mon père, raconte-t-il. Et je ne veux pas devenir Mouride, parce que je veux rester comme mon  père.
- Pourquoi vas-tu au Magal alors ? C’est pourtant bien une fête mourides, non ?!
- Oui, mais de toute façon, Tidjanes et Mourides, c’est pareil, ce sont les mêmes, des frères ! Et les chrétiens, c’est pareil aussi. Il n’y a qu’un seul Dieu. C’est comme là où on va... Il y a plusieurs routes, mais un seul carrefour au bout. Un seul Dieu, je te dis !

Dans le Coran, Touba est un arbre du paradis dont l'existence est rapportée dans la sourate dite "le tonnerre". La terre de Touba, c'était autrefois la terre des lions, me redit-on. Maintenant c'est fini, grâce au Cheikh ! "Fais que cet établissement soit un établissement de piété, de science et de religion. Qu'il soit une source d'élévation", avait écrit Cheikh Ahmadou Bamba qui ajoutait, "c'est une cité exclusivement bâtie pour adorer Dieu, respecter le pacte que les hommes ont signé avec Dieu, mener sur terre une vie saine dans le respect du Coran et de la tradition de Mohamed".
Rue Touba
Rue Touba
En 1970, la cité, dont le nom signifie "le grand bien", ne comptait que 30 000 habitants. Et puis elle s'est mise à grandir, à avaler où à jouxter tout ce qui se trouvait autour d'elle. Aujourd'hui, elle abrite 500 000 âmes, un chiffre qui a doublé ces dix dernières années. Car, bien que construite dans cette zone désertique pour permettre la retraite spirituelle et le mysticisme, Touba est devenue, sans renier sa dimension spirituelle, un pôle économique majeur au Sénégal. Elle bénéficie d’ailleurs d'un statut d'extraterritorialité et de zone franche. Et elle est, avec Dakar, la ville du pays qui enregistre le plus fort taux de croissance démographique. Une situation qui n’a pas été sans poser des problèmes d’insalubrité, d’apport d’eau douce et d’évacuation d’eaux usées, tandis que la paupérisation allait croissante.

Pèlerinage a Touba


Il fait nuit lorsque nous pénétrons dans les faubourgs de la ville sainte. Nous avons pris soin de nous débarrasser de toutes nos cigarettes et de nos paquets de pohne. À Touba, fumer est interdit, mais qui sait ce qui se passe derrière les volets clos ! La police à l’habitude de fouiller les gens qui rentrent dans la ville, un peu à la tête du client ! Pour chaque cigarette qu’elle trouvera sur vous, c’est 6000 francs CFA d’amende. 120 000 CFA (180 euros) par paquet. Dans un pays où celui-ci vaut 600 CFA (moins d’un euro), c’est plutôt dissuasif !
Mais il arrive que certains policiers compréhensifs fassent comme s’ils n’avaient rien vu...
A Touba, il y a quelques autres lois qui n’existent nulle part ailleurs au Sénégal. Ainsi, entre 1945 et 1968, ce sont les établissements de santé et les écoles qui avaient été frappés d‘interdits, car considérés comme des éléments d'occidentalisation. Et avec le tabac depuis 1985, l'alcool, les jeux de hasard, le foot, le cinéma, la musique profane sont complètement prohibés !

Nous stoppons enfin devant une grande bâtisse aux murs blancs, la maison de Cheikh Dame Mbacké. Nous entrons directement. Dans la cour de sable, plusieurs personnes affairées ne semblent pas porter une grande attention à notre arrivée. Beaucoup de femmes sont là, qui s’activent encore à diverses occupations. Un homme jeune s’approche et, sans un mot, referme le grand portail derrière nous. Sur un large perron carrelé de faïence blanche, deux grands matelas de mousse portent le sommeil de huit ou dix femmes et enfants. Ils ne bougent pas lorsque nous nous déchaussons et entrons dans un grand hall tout aussi blanc, le carrefour de toutes les pièces de la villa. Une femme, dont je comprends qu’elle est la maîtresse de maison, nous salue d’un large sourire et nous invite d’un geste à pénétrer dans une grande chambre que je range tout de suite dans la catégorie “très confortable”. Au sol, plusieurs épais tapis persans laissent moelleusement les pieds s’enfoncer doucement. Un grand lit rustique, un petit secrétaire surmonté d’un large miroir et une chaise longue forment l’ameublement. Les murs sont vierges de toute décoration à l’exception d’un poster à l’effigie de l'actuel Khalife général des Mourides. Sur une desserte qui court au bord du lit, s’étalent une série d’ouvrages finement reliés, plusieurs Corans ainsi que des livres de prières, tous en arabe.
Nous nous asseyons sur les tapis pour attendre la visite de notre hôte. La même femme que tout à l’heure entre alors et dépose à nos pieds un petit bac de plastique avec une cruche pour nous laver de la poussière du voyage, et un thermos glacé de la fameuse eau de Touba, naturellement légèrement salée.
Le personnage qui pénètre ensuite dans la pièce est un petit homme bien charpenté et un peu rondouillard, l’air affable et un sourire chaleureux sur le visage. Il est vêtu d’une grande djellaba crème qu’il lisse des deux mains en s’asseyant sur le lit. Le Baye Fall se met à genoux devant lui, le dos courbé et les yeux fixés sur le tapis. Un peu en retrait, j’ai pris une position respectueuse, non sans laisser promener mon regard sur les deux hommes. Après une série de salutations interminables, entrecoupées de bénédictions, Abou relève la tête et entreprend de narrer ses dernières aventures au Marabout. À travers les quelques mots que je reconnais, je comprends qu’il lui parle aussi des raisons de ma présence sous son toit. Le Cheikh accueille les explications d’Abou de quelques murmures approbateurs. Tout en l’écoutant, il se laisse bientôt glisser sur le côté, retenant sa tête d’une main, et égrenant un grand chapelet d’ivoire de l’autre.
Le Cheikh lève enfin les yeux sur moi, me gratifie de son sourire débonnaire et en quelques mots de français laborieux, me remercie de l’honneur que je lui fais de ma présence ! Puis il hèle une nouvelle fois sa femme et lui réclame encore de l’eau fraîche, avant de nous laisser pour la soirée.
Je profite, en prenant mon temps, de la douche d’une salle de bain spartiate, mais dotée d’une arrivée d’eau. Et non du seau habituel ! Puis je rejoins Abou qui est monté, avec quelques autres invités, sur le toit de la maison, une grande terrasse sous les étoiles. On nous a étalé là une natte sur laquelle on nous sert aussitôt le dîner.
Il fait encore chaud, nous sommes bien. Nous nous étendons et écoutons la nuit.

Partout où porte mon regard, autour de moi, s’étend Touba. De nombreuses lumières illuminent les maisons et rappellent que la ville est extrêmement bien pourvue en installations électriques. La cité sainte s’est construite sur un plan radiocentrique, avec pour centre, la grande mosquée. Une ville en étoile, quoi ! Tout autour, dans un premier cercle d'un rayon de 1 km à peu près, s'élèvent les maisons de la plupart des marabouts, et des tous premiers habitants de la ville.

Cheikh Dame Mbaque
Cheikh Dame Mbaque
Le lendemain, dès le réveil, le Cheikh me fait dire qu’il m’attend pour discuter plus longuement. Je demande à Abou d’être mon interprète, et je rejoins ensuite la pièce que l’on m’indique. Le Marabout est allongé sur un divan, dans une posture qui reste altière. Quand nous sommes installés devant lui, toujours sur les tapis, il se redresse et donne quelques ordres pour que l’on nous serve le café. À 37 ans, il a une belle prestance et une certaine nonchalance qui lui donne effectivement cette posture seyant si bien à l’aura que lui confère, de toute façon, son rôle de guide spirituel. Sa femme, un léger voile flottant sur la tête, entre ensuite et pose un plateau de tasses en porcelaine avec le café fumant. Je comprendrai plus tard en observant plus à loisir les habitudes de la maison, que ce service est avant tout destiné aux invités qu’il tient à choyer, plus qu’à l’usage personnel du Marabout.
- Le café Touba, fait avec de l’eau de Touba ! C’est une boisson doublement bénie alors, lui dis-je avec un sourire...
Il apprécie la plaisanterie en riant et reprend place confortablement. Puis il m’invite à lui poser des questions, auxquelles il répondra volontiers, dit-il les yeux engageants, s’il en connaît les réponses.
- Bien. Dîtes-moi, Touba devient si grande... Cela doit poser des problèmes, non ?
- Personne ne pourra maîtriser le développement de la ville. Qu’elle grandisse était un souhait de Serigne Touba. Tout ce qui se passera a été prévu d’avance.
- J’ai entendu dire qu’il y avait de l’insécurité...
- Ici, répond le Cheikh en agitant un doigt, si on attrape un voleur, un criminel, on peut le relâcher. Car selon le souhait de Cheikh Ahmadou Bamba, c’est la ville d’une seule parole. Tout le monde ici n’a qu’une parole. Si le voleur dit qu’il ne recommencera pas, on peut le croire !
Je sais qu’il n’y a pas de prison à Touba. Des détachements des forces de l’ordre se déplacent lors des grands événements religieux, mais le reste du temps, elle est très peu surveillée. Je pensais donc ma question pertinente, mais je ne pouvais m’attendre à une telle réponse. Je change donc de sujet.
- Touba, ville sainte de l’Islam... C’est une ville sainte pour tous les musulmans du monde ? Ou y en a-t-il qui ne la reconnaissent pas... ?
- Touba est une ville sainte parce que Cheikh Ahmadou Bamba l’a demandé au prophète. Les pèlerins qui viennent ici doivent le faire comme s’ils allaient à La Mecque, avec les mêmes rites, les mêmes rituels. Et pour en retirer le même acquis. C’est la seule réponse que l’on peut donner : Serigne Touba l’a demandé par la prière.
- Selon Cheikh Gueye, un chercheur sénégalais Mouride qui a appartenu longtemps à une grande université française, les écoles françaises ainsi que les hôpitaux sont interdits à Touba, parce que ces établissements représentent l’occidentalisation. Les écoles, tout le monde peut comprendre, mais les hôpitaux, pourquoi ?
Le Marabout s’est redressé. Bientôt il est assis, penché en avant, et au fur et à mesure de mes questions, il prend la mesure de ses réponses.
- Les hôpitaux ne sont pas interdits à Touba. Mais nous voulions simplement ici des hôpitaux créés par nous-mêmes. Par les Mourides, et non par l’État laïc. Nous avons investi 6 milliards de CFA (9 millions d’Euros) dans la construction d’un grand centre hospitalier. Un hôpital gratuit !
Quant à l’école..., on n’est pas contre apprendre le français, mais pas au détriment de la culture linguistique traditionnelle.
- Que pensez-vous du combat de Bin Laden ?
- Personnellement, je ne me permets même pas de réfléchir au sujet de cet homme. Il ne m’intéresse pas et je ne le comprends pas. Et vous, vous seriez capable de m’expliquer qui est Bin Laden ?
Il me sourit placidement, d’un air entendu.
- Alors, le djihad..., dis-je.
Il s’étonne un moment de la question avant de répondre.
- Mais le djihad que le monde doit connaître, c’est le djihad intérieur : lutter contre ses émotions, contre les plaisirs superficiels, et se renforcer pour suivre les recommandations de notre religion. C’est tout ! Par exemple, apprendre à pardonner est un bon combat intérieur. Rappelez-vous que le Cheikh Ahmadou Bamba ne pensait qu’à la paix pour tout le monde sur terre.
- Qu’est ce que les Mourides pensent de l’union africaine telle que l’a rêvée Mandela ?
- Pour les Mourides, c’est une bonne idée. D’ailleurs le président Wade travaille en ce sens. Et les conseils qu’il peut recevoir du Marabout sont des voeux de paix et d’union.
Je jette un oeil sur Abou qui traduit consciencieusement les propos du Cheikh, et je demande :
- A quoi servent les Baye Fall ?
Abou sourit très légèrement. Il transmet aussitôt la question puis traduit la réponse en baissant les yeux.
- Les Baye Fall sont comme la parole du Marabout. Le Baye Fall, c’est l’obéissance totale, la pureté, même si la mort est au bout. Le Baye Fall, c’est la personne la plus proche de Dieu. Mais Mouride et Baye Fall, c’est la même chose. La différence, c’est que tout ce que fait le Baye Fall, tout ce qu’il gagne, c’est pour son Marabout.
Dans l’entrebâillement de la porte, la femme du Cheikh paraît une nouvelle fois. Elle sourit à la ronde et s’enquiert de nos besoins en café. Son voile de mousseline rose pâle repose maintenant sur ses épaules.
- Que pensez-vous de la situation des femmes Musulmanes dans certains pays musulmans ?
- Ces pays font ce qu’ils veulent, répond le Cheikh, mais ce ne sont pas les commandements de l’Islam. On nous commande d’être tous égaux, mais après, chacun fait ce qu’il veut chez lui, c’est sa responsabilité.
Sentant venir la fin de mes questions, il croit bon de me préciser :
- Il est important de répéter que le Cheikh disait qu’il faut croire et pardonner. Et vivre sans pécher. Rappeler que le grand Cheikh pensait à la paix pour tout le monde sur terre !

Pèlerinage en Mecque d'Afrique


Lorsque je me retrouve dans les rues de la ville, je suis pris par une odeur entêtante. Je renifle à tout va, le nez dans l’air poussiéreux, pour en chercher l’origine. Sous l’un des nombreux arbres en fleurs qu’il y a ici, je tire une branche vers moi, en arrache quelques boutons et les frotte dans le creux de mes mains. Je suis presque un peu déçu quand je constate que cette " odeur de sainteté " n’est que la senteur de ces floraisons.
Dans les pas d’Abou, je pars pour visiter la ville, avant de rejoindre la demeure du Cheikh Babacar Mbacké, l’introuvable Marabout du Baye Fall.
Gare Touba
Gare Touba
Sur la route, nous traversons bientôt un immense espace dégagé de toute construction, sans bien comprendre ce qui le justifie. Puis, un peu plus loin, nous passons une voie ferrée que le sable semble vouloir recouvrir en permanence. En longeant les rails des yeux, je reconnais ce qui doit être la gare en un bâtiment que j’aurais, sinon, pris pour un entrepôt. Je sais que cet endroit sera grouillant de monde, lorsque les trains déverseront leurs flots de pèlerins dans quelques semaines, à la veille du Grand Magal. Tout Touba sera trop petit pour la fête qui se prépare.
Ce large bandeau de sable qui encadre la voie ferrée sur toute sa longueur est une aubaine pour tous les véhicules qui font la navette entre Touba et Mbacké, à trois ou quatre kilomètres de là. L’urbanisation galopante de la ville sainte n’a pas permis à ses petites rues de digérer le flot croissant de voitures qui la sillonne chaque jour. Alors, sur cette piste « terrain vague », on croise les 4x4, des camions rehaussés et les charrettes tirées par des chevaux efflanqués, des ânes ou des mulets.
Vers Mbaque
Vers Mbaque
Ces charrettes sont certainement le moyen de déplacement le plus agréable, à condition que vous ayez, comme chacun de vos compagnons de voyage, prévu quelque chose pour vous protéger de la poussière. Elles sont un bien pratique mélange de planches de bois, soutenues par un essieu de voiture encore flanqué de ses roues et pneus. Nous faisons signe à l’un des cochers que nous allons sauter en marche pour profiter du voyage. On s’y assoit les jambes pendantes, pour y être brinquebalé sur quelques kilomètres, serré entre un religieux propre sur lui, et une vieille édentée tenant par les pattes deux poulets vivants et mal en point.
Le cocher ne doit pas avoir plus de douze ans et mène son carrosse comme un gosse son premier vélo : le regard fier et sérieux ! Il tourne quand même vers nous un sourire éclatant et réclame 200 CFA, puis re-fouette vigoureusement son maigre attelage. La vieille dame à côté de moi tressaute un peu, mais ne ronchonne pas. Personne ne se plaint jamais des conditions de transport en Afrique. On subit, on patiente stoïquement.

Nous arrivons près de la grande mosquée. Je n'ai pas encore eu la chance de voir les grands lieux de culte du monde musulman, mais celui-ci me paraît magnifique. Il a été inauguré en 1973, et aura nécessité 32 années de travail. C'est l'un des plus grands monuments religieux musulmans d'Afrique. Plus de 10 000 personnes peuvent y prier en même temps. Et chaque jour, le Coran y est lu 28 fois !
Les minarets
Les minarets
Surmontée de trois grandes coupoles, elle compte cinq minarets dont le plus imposant s'élève à plus de 86 mètres. Le plus haut d'Afrique de l'Ouest, que l'on peut voir à 10 km depuis toutes les directions. L'édifice voulu par Cheikh Ahmadou Bamba, et dont les premières pierres ont été apportées par les talibés eux-mêmes, n'a eu de cesse de s'étendre au fur et à mesure des règnes des différents Khalifes, entre agrandissements et embellissements.
Mais ce n'est pas pour cela que la mosquée de Touba est indestructible. Non, c’est possible grâce aux prières du Cheikh, m'a dit Abou. Même si ses fondations reposent sur du sable !
- Une bombe atomique lâchée sur la mosquée ne pourrait pas l’abîmer. C’est protégé ici, comme nous d’ailleurs ! Tu sais qu'ici des gris-gris peuvent nous protéger..., ajoute-t-il sur le ton du maître qui s'assure de l'attention de son élève.
- On te tire dessus et ça rentre pas, tu y crois ou pas ! Mais ce qui marche pour moi, africain, ne marche pas forcément pour toi, me redit-il. Les marabouts photocopies viennent jeter des sorts à la mosquée, mais malgré leurs pouvoirs, il ne peuvent rien contre elle !

Abou va aller se recueillir devant le mausolée de Cheikh Ahmadou Bamba. Mais dans ce lieu édifié dans un angle de la mosquée, près de la salle des prières, je sais qu’il ne me sera pas possible de pénétrer. Son accès est strictement réservé aux musulmans.
Bien sûr, me suis-je dis, je pourrais dire que je suis un Croyant, et ainsi entrer dans le tombeau du saint.
- C’est une affaire entre toi et ta conscience, avait commenté Abou.
Ablutions
Ablutions
Mais bon ! Le monde est déjà exploré. Entrer dans le mausolée n’apprendra rien de plus à personne. Et pour rien au monde, je ne voudrais décevoir mon ami Abou !
Quand à mon droit de visiter la grande mosquée elle-même, les jurisconsultes de l'Islam en discute encore ! Je me demande donc si je vais pouvoir entrer. Devant les grilles que je dois franchir, pauvres hères et Baye Fall mendient de concert. Je me déchausse et je rentre. Je laisse comme tout le monde mes savates dans un tel capharnaüm de semelles que je me demande s'il existe une organisation, ou un miracle, qui permet à chaque fois, à chacun, de retrouver les siennes. Et puis c’est le passage obligé à la salle des Ablutions. A l’entrée, dans une salle appropriée, tout le monde pratique le rituel dans de longues vasques parallèles. Je m’y soumets bien sûr également.

- Pas de problème pour les non musulmans s’ils veulent visiter, m’assure t-on. Plusieurs personnes me font des signes de bienvenue, certaines viennent me poser quelques questions ou s'étonner simplement en souriant de ma présence. Le fait que j’apprécie la beauté de l'architecture satisfait déjà mes interlocuteurs. Je commence par faire le tour des bâtiments et je suis ravi par ce que je découvre. C’est tout simplement très beau ! Je traverse une immense salle de colonnes superbement décorée de mosaïques et de vitraux, quand un homme me hèle sèchement, vient vers moi rapidement et m’entraîne dehors.
- Il faut un guide, s’indigne-t-il, un guide autorisé pour visiter ici.
J’aurai bien sacrifié une fois de plus à l’économie informelle du Sénégal en embauchant un guide, si Abou avait eu l’air de me dire que la mosquée se visitait comme ça ! Mais ce gars là n’est ni aimable, ni ce qu’il prétend. Voyant que je ne suis pas prêt à le suivre dans ses espoirs d’arrangements financiers, il me fait un nouveau topo.
- De toute façon, c’est interdit pour un chrétien de visiter la mosquée. Avant on laissait faire, mais il y a eu un couple d’occidentaux qui s’embrassait ici. Maintenant il y a un Ndiguel du Marabout !
Porte Mosquee
Porte Mosquee
Je n’insiste pas avec ce garçon, je l’écoute, puis m’éclipse en faisant mine de rejoindre la sortie. Et je continue ma visite, en franchissant sur un autre côté de la mosquée une grande porte dorée et ciselée.
Assis près d’une fontaine également richement décorée, deux hommes âgés me regardent. À leur signe, je m’approche de la fontaine et m’accroupis face à eux. Les deux petits vieux ont, comme dans les romans, des visages de parchemins ! Je leur trouve un air plutôt mystérieux. Ils sont tous les deux très bien habillés, sans véritable luxe, ni somptuosité. Mais les broderies de leurs larges tuniques, les couleurs chatoyantes des tissus, et les couvre-chefs - sorte de fez – qu’ils arborent tous les deux, leurs confèrent un air des « Mille et une nuits ».
Colonnes Mosquee
Colonnes Mosquee
Je les salue et me présente.
- Comment trouves-tu la mosquée, me demande l’un d’eux ?
- Elle est vraiment très belle.
- Tu sais, en vérité, il n’y a que deux mosquées dans le monde entier, reprend l’honorable vieillard avec un regard brillant et malicieux. Elles se trouvent à Médine et à Touba. Toutes les autres, en fait, ne sont que des lieux de prières !
Alors que je pense à la tête que feraient les gardiens d’autres lieux sanctifiés, comme ceux d’El Aqsa à Jérusalem par exemple, le vieux Croyant ajoute en levant la main au dessus de nos têtes, vers le ciel bleu limpide qui parait entre les colonnes de marbres :
- Pour monter au ciel..., les portes du ciel, ce sont celles-là uniquement.
Et je comprends que ce vieux monsieur, comme son compagnon, est venu à Touba vivre ses derniers temps. Beaucoup de croyants au Sénégal font en fait de même, et l’industrie des pompes funèbres ne chôme guère à Touba. Devant la mosquée, juste de l’autre côté de la rue, s’étend justement le cimetière où être enterré ouvrira plus aisément les portes du paradis.
En fait, ce petit cimetière a fini de s’étendre depuis longtemps maintenant. Les places y sont devenues très rares... et très chères ! Les Croyants qui s’y pressent viennent se recueillir sur les tombes des  grandes figures du Mouridisme, et chercher l’intercession d’un disparu pour l’accomplissement d’une prière. En fait, chose peu commune dans l’Islam depuis les compagnons du prophète Mohamed, ce cimetière témoigne d'un véritable culte des saints qui s'est installé au Sénégal.
Le jour du Grand Magal, le lieu sera complètement envahi !
A côté de la nécropole, il y a aussi le mausolée du père des Baye Fall. C’est là que je retrouve Abou qui a fait le tour de ses hommages. Nous repartons ensemble et passons devant la bibliothèque. Elle abrite plus de 150 000 ouvrages, dont 32 000 exemplaires du Coran. Les propres oeuvres de Cheikh Ahmadou Bamba y sont également conservées. Abou s’enquiert de ma visite et de mes rencontres, et me propose ensuite d’aller faire une petite promenade jusqu’à la ville voisine de Mbacké.
Nous allons ainsi pouvoir faire une petite pause aux commandements religieux de Touba. Nous avons sauté sur une carriole, transité dans un taxi collectif et atterri grâce à une dernière charrette, dans un petit quartier de la ville. C’est notre nouveau petit cocher, alors, qui nous indique que maintenant tout est permis. Il tend le bras vers les échoppes, les “boutiks”, qui couvrent les trottoirs.
- Mbacké, dit-il avec l’oeil complice du rabatteur à qui ne la font pas les amateurs de plaisirs interdits !
Mbacké la profane, Mbacké qui accueille les désirs et les besoins que l’on ne peut assouvir dans la ville sainte. Mbacké qui pourtant ne connaît plus aucune séparation avec Touba qui ne cesse de s’étendre.
J’achète trois cigarettes, un soda, et m’assieds sur le bord du trottoir, près de mes frères de misère, pour assouvir comme eux les tourments de mon vice.
Le petit bus que nous empruntons ensuite pour retourner à Touba est en fait une sorte de pick-up dont l’arrière, bâché, est aménagé de deux bancs en vis à vis. Pendant le trajet, un homme à la djellaba immaculée, un religieux, apostrophe vivement un jeune qui était assis près de moi et qui descend sans demander son reste. Après avoir échangé quelques mots avec les autres passagers, l’homme, dont je ne suis alors pas sûr d’apprécier la conduite, descend à son tour sans un regard pour moi, et s’éloigne rapidement. Une femme qui me souriait, devant mon regard perplexe, m’explique alors :
- Le jeune était un pickpocket. Le Marabout l’a vu essayer de vous fouiller la poche. Là où vous aviez pris les pièces pour payer. Mais il ne voulait pas qu’on vous le dise…, qu’il vous avait protégé ! C’est comme ça !

De retour au cœur de Touba, Abou avise en sautant du minibus, un gosse aux cheveux longs et hirsutes qu’il va saluer. On dirait un petit mendiant, en haillons et pieds nus. C’est en fait le fils d’un Marabout Mbacké, me dit-il. Il préfère faire le Baye Fall plutôt que rester chez lui !
J’ai laissé Abou aller à la rencontre d’autres Baye Fall de ses connaissances qui font le Madial dans les rues de Touba et je suis rentré vers la maison du Cheikh. Je passe bientôt par la gare routière, une vaste place où se croise une multitude de bus et de taxis prêts à partir dans toutes les directions du Sénégal. Leurs départs s’organisent selon des règles que le voyageur étranger aura du mal à percer à jour !
Au milieu de la place, chauffeurs et passagers se sont serrés près d’un taxi dont la radio, poussée à fond, égrène les commentaires religieux d’un disciple du Grand Marabout. Une petite foule est là qui ne cesse de grossir, rejointe par tout ce que le quartier fait de passants.
Je me suis approché, et je deviens rapidement le principal espoir de toute une meute de vendeurs ambulants. Ville sainte ou pas, ceux-là sont les mêmes qu’à Dakar. Et sur leurs échoppes portatives, il ne manque que les cigarettes !

Abou m’a rejoint peu après et nous avons passé le reste de l'après-midi dans l'immobilité, écrasés de chaleur.
Nous avons vu le Cheikh Dame Mbacké dans la soirée. Il s’est tout de suite enjoint, toujours très avenant, de la qualité de notre journée. Puis il s’est mis à superviser l’organisation du repas tout en s’assurant que tout était fait pour notre bien-être. Tandis que nous nous étendons sur les tapis, il vérifie pour nous la qualité et la température de l’eau.
Plusieurs jeunes filles apportent bientôt les larges plats qu’elles disposent auprès des différents petits groupes de la maison. Le Cheikh m’invite à me joindre à lui pour partager son propre plat de Thiebouyapp, riz à la viande, alors qu'Abou s'est assis avec quelques Baye Fall. Le plat est succulent et me fait la preuve, une fois de plus, de la richesse et de la diversité de goût qui peut exister dans une même recette au Sénégal.
Après vingt minutes de mastication, je n'en peux plus.
- Continue, insiste le Cheikh...

Et puis nous sommes allés chercher la fraîcheur sur le toit. Quelques Baye Fall que je n’avais encore pas rencontré sont là également. Tout de suite, Abou et moi remarquons le bout rougeoyant d’une cigarette. Quelques plaisanteries sont échangées sur le sujet, et chacun se retrouve avec une clope au bec !
- Une fois, le Cheikh m’a vu fumer sur sa terrasse, raconte un des talibés avec une grimace. Il a fait comme s’il n’avait rien vu, sinon, il sait que je serai tombé mort sous ses yeux, là, tout de suite !


grand reportage Baye Fall


Pour cette nouvelle journée à Touba, la température montera jusqu’à 40 degrés. Sous un numaa, un arbre à quinine, devant la maison du Cheikh Babacar, nous sommes assis pour attendre la rencontre. Il y a là déjà plusieurs Baye Fall. Certains vivent ici, proche du Marabout, et effectuent pour lui tous les petits travaux qui rythment la vie de la Daara. D’autres sont venus comme moi pour le rencontrer, lui soumettre un problème ou simplement recevoir sa bénédiction. Des nattes sont étendues sur le sol, à l’ombre de l’arbre dont les fleurs tombent régulièrement et parsèment l’endroit de petites tâches blanches. Tout près, des femmes sont affairées autour d’un large plat qui contient le mélange de victuailles destiné à nourrir quotidiennement tous les visiteurs du Cheikh. On m’a invité à m’asseoir sans me poser aucune question. La raison de ma présence est évidente. L’aura du Marabout attire tellement de monde. Je prends place près d’un Baye Fall sans âge, dont la tenue me fait deviner qu’il arrive tout droit des champs qu’il ne doit quitter qu’en de rares occasions.
Nous patientons encore. De temps en temps, un Talibé visiblement proche du Marabout sort parler à l’un d’entre nous. Il semble être comme un secrétaire pour lui. Il fait tampon, prend note des demandes et en informe le Cheikh. J’attends mon tour.
- Tu as un pourquoi…, me dit le vieux Baye Fall. Ici tu auras ta réponse.
Bientôt, le Talibé vient s’adresser à Abou. Mon ami se lève et part à sa suite après m’avoir dit de patienter. Au bout d’une demi-heure à peu près, un Baye Fall me fait signe de le suivre. Je quitte l’ombre bienveillante du grand arbre sous lequel les autres visiteurs attendront encore longtemps, s‘il plait au Cheikh.
La maison, vue de l’extérieur, ne paye pas de mine et ne semble pas très grande. Elle est ceinte d’un haut mur qui cache une petite cour. Jusque là, rien de très différent, dans le style, des habitations que j’ai pu voir. Quand nous pénétrons à l’intérieur, à la suite du secrétaire, je prends aussitôt note de la « qualité » de ses résidents. Nous sommes dans un espace spacieux et tout à fait bourgeois. La première pièce, le salon, est meublé confortablement de profonds canapés rustiques dans lesquels siègent quelques femmes de la même condition. Je ne peux déterminer s’il s’agit de talibées ou de la famille du Marabout. Dans ce dernier cas, leur position, devant tous ces passants qui se succèdent, me paraît un peu incongrue. Mais elles n’en ont cure et ne semblent voir personne. Une dernière invite de mon guide et je traverse la pièce pour rejoindre Abou qui m’attend au seuil de la chambre du Cheikh.
Le Cheikh Babacar Mbacké a l’air d’un homme très pieux. Il a 49 ans, mais parait moins, et je me dis tout de suite qu’il a une jeunesse… d’éternité. Tout son être respire la bonté et la sagesse. Et pourtant, il émane de lui une certaine sévérité. Il parle doucement dans un très bon français qu’il tourne joliment en des phrases qu’il essaime de silences réguliers. Il ferme souvent les yeux pendant ses paroles et garde alors les paupières plissées, comme si chacun de ses mots entraînait chez lui une profonde réflexion. Sa bouche, en même temps, s’ouvre en un petit sourire de béatitude. Ce qu’il pense, ce qu’il sait, le rend heureux et ça se voit. Une rencontre avec cet homme fera forcément, pour qui est en recherche de Dieu, une très forte impression !
Il me fait asseoir sur le tapis, au pied de son fauteuil. J’ai pris l’habitude !
- Que se dit-on lorsque l’on est le descendant d’un saint homme, je demande ?
- C’est une grande fierté ! Une grande fierté d’être le petit-fils de Cheikh Ahmadou Bamba, répond le Marabout. C’est le sauveur de l’Islam, et beaucoup de gens ont pu ressentir la religion d’une autre façon grâce à lui.
- Il me semble, d'après ce que j'ai pu lire, que l’Islam traditionnel des pays arabes est hostile aux confréries comme celle des Mourides...
Le Cheikh fait un petit mouvement contrarié de la bouche.
- Tous les arabes reconnaissent la sainteté de Cheikh Ahmadou Bamba, dit-il.
- Dans quels pays y a t-il des talibés mourides ?
- Il y a des talibés partout. Il y en a en Europe et dans les pays arabes, si c’est là votre question !
- Selon certains de mes interlocuteurs, il y beaucoup d’égarés parmi les musulmans de ces pays là...
- Égarés, je ne sais pas... Pas vraiment ! Mais les hommes aiment le pouvoir. C’est un travail du diable. Chez les chrétiens, les catholiques, il y a un pape. Chez les musulmans, il n’y a plus de Khalife, alors !
Il ferme les yeux et continue son discours comme pour lui-même.
- Un vrai khalife doit être à la hauteur de tous les musulmans érudits et sages.
Et imaginant sans doute où vont l’amener mes questions, il ajoute.
- L’Islam est une religion de paix, et la paix c’est le prix du cœur. L’Islam est non violent. Le djihad, c’est fini. Au temps du prophète, on pouvait prendre les âmes. Le prix du sang, aujourd’hui c’est fini !
- Et au Sénégal, Etat laïc, les mourides sont partisans de l’instauration de la charia ?
- La charia n’est pas forcément une mauvaise chose. Cela dépend des guides. L’éducation, l’harmonie, la croyance... Tout ça est à enseigner avec beaucoup de douceur. Si la méthode est coercitive, cela ne peut marcher. D’abord il faut être tolérant et ensuite essayer de convaincre par l’exemple.
- Et vous pensez que le Mouridisme va encore s’étendre dans le monde ?
- Cela va s’étendre, oui. Regardez le Bamba’s Day en Amérique ! Il y a, à cette occasion, un grand défilé mourides.
- On entend dire par beaucoup de gens au Sénégal que le Mouridisme est le meilleur rempart face à l’intégrisme...
- Oui. C’est sûr !
J’attends un instant un commentaire, mais il ne vient pas. La réponse, qui coule de source, suffit décidément à elle-même.
- On a aussi beaucoup comparé Touba et La Mecque devant moi. On ne peut pas porter le titre « el hadj » après un pèlerinage à Touba ?
- Ce n’est pas la même chose que le pèlerinage à La Mecque. Non ! Les règles de l’Islam sont très précises.
- Mais certains disent...
- Certains sont donc en contradiction !
Je note en moi-même que les réponses du Cheikh Babacar Mbacké sont plus “diplomatiques”, plus dans la droite ligne du dogme musulman que de nombreux discours que j’ai pu entendre. Il est clair que cet homme a pris la mesure, il y a déjà longtemps, de ce que certains propos pouvaient laisser entendre..., et du fait qu’ils pouvaient être relayés !
Mais sur ce point pourtant, Cheikh Ahmadou Bamba lui-même avait évoqué ce que pourrait être un tel pèlerinage : « Fais de ma demeure, la cité bénite de Touba, un lieu qui accorde le bénéfice charismatique du pèlerinage à celui qui a le cœur de l’accomplir mais est indigent ou incapable d’aller à La Mecque », avait-il ainsi écrit.
Je relance le Cheikh sur d’autres points qui ont aussi surpris plus d’un musulman.
- L’aspect le plus étonnant du Mouridisme, c’est le culte du travail, je crois... Et la situation des Baye Fall, elle est un peu particulière également, non ?
- Il faut connaître l’histoire pour comprendre, commence le Marabout. Mame Cheikh était un érudit, comme tous les élus. Il priait beaucoup. En songe, on lui dit qu’il doit chercher un homme nommé Bamba. Il le cherche et trouve une personne avec la lumière. Que veux-tu, lui demande t-on ? Je suis à la recherche d’une personne qui peut me mettre en contact direct avec le Bon Dieu. Je veux être à ton service. Toi tu pries, et moi je travaille pour toi. Et demain, je ferai entrer beaucoup de gens au paradis. Cheikh Ahmadou Bamba fait alors retraite pour demander à Dieu, car ce serait transgresser les préceptes de l’Islam. Le Bon Dieu accepta la demande et Mame Cheikh put faire son oeuvre de travail.
Le Cheikh relève la tête et me regarde comme pour s’assurer que j’ai écouter son récit, avant de poursuivre.
- Le Baye Fall, c’est l’éducation de Mame Cheikh. Il est au service de son Cheikh. Il ne boit pas, ne fume pas. Il est pauvre, il n’a pas d’argent et n’a pas peur de la mort. Il est façonné comme ça. Les Baye Fall sont les protecteurs, les anges gardiens.
Aucune de ses deux réponses n’ont été celles que j’attendais. Mais dans le cadre d’un dogme religieux, la question « pourquoi les choses sont-elles ainsi ? » n’a peut-être pas beaucoup de sens.
Le Cheikh n’a cessé de me regarder. Les yeux toujours plissés, il se penche en avant. Je sens que ce qu’il va dire va faire office de conclusion.
- Toutes les religions ont le même message, souffle-t-il.
Je me demande un moment si la phrase n’est pas là pour rassurer les étrangers face à l’inconnu, et je réponds, un peu de mauvaise foi.
- Si c’est toujours le même message, pourquoi autant de prophètes ?
- Parce que nul n’est censé ignoré la loi ? me demande t-il en retour en baissant de paire la voix et la tête.
Je comprends que l’entretien est terminé
- Alors je peux continuer mon reportage ?
- Vous pouvez, mais essayer d’éviter les contradictions dans le livre.
- Que dire dans un tel livre d’après vous ?
- La chose la plus importante, ne blasphémez pas !

Il est deux heures de l’après-midi lorsque nous quittons la maison du Cheikh Babacar. Me voilà enfin muni du Ndiguel du Marabout. Le passe-partout qui me permettra de rassurer tous mes interlocuteurs, quant au regard que porte la hiérarchie Mouride sur mon voyage. En tout cas, il rassure au moins Abou qui en a déjà fait et dit beaucoup !

Nomenclature

TermDescription
Ablutions Purification rituelle, elles sont obligatoires pour accomplir la prière. La nature des ablutions rituelles de l'Islam est précisée dans un verset du Coran (Sourate 5, Al Ma'idah - La table servie - verset 6) :
 « Ô les croyants ! Lorsque vous vous levez pour la Salat - prière -, lavez vos visages et vos mains jusqu'aux coudes; passez les mains mouillées sur vos têtes; et lavez-vous les pieds jusqu'aux chevilles. Et si vous êtes pollués (à cause d'un orgasme sexuel), alors purifiez-vous (par un bain); mais si vous êtes malades ou en voyage ou si l'un de vous revient du lieu où il a fait ses besoins ou si vous avez touché aux femmes et que vous ne trouviez pas d'eau, alors recourez à de la terre pure, passez-en sur vos visages et vos mains. Dieu ne veut pas vous imposer quelque gêne, mais Il veut vous purifier et parfaire sur vous Son bienfait. Peut-être serez-vous reconnaissants. »
Tous les musulmans ne sont pas d'accords quant à leur utilité hygiénique. Pour certains, la purification apportée par les ablutions est uniquement une purification spirituelle et non une purification physique.
Techniquement, elles sont expliquées ainsi : Il faut d'abord avoir au fond du cœur l'intention d'accomplir les ablutions. Et puis déclarer : « Au nom de Dieu, le Clément et le Miséricordieux ». Puis :
1. Se laver les mains jusqu'aux poignets trois fois.
2. Se rincer la bouche en prenant de l'eau dans le creux de la main droite trois fois.
3. Aspirer de l'eau par les narines, puis la rejeter trois fois.
4. Se laver le visage en vérifiant que l'eau se répand sur tout le visage, trois fois.
5. Se laver la main droite jusqu'aux coudes trois fois.
6. Se laver la main gauche jusqu'aux coudes trois fois.
7. Se passer les mains humides sur la tête d'avant en arrière.
8. Avec le pouce et l'index, se masser les oreilles à l'intérieur ainsi qu'à l'extérieur.
9. Se laver le pied droit jusqu'à la cheville trois fois.
10. Se laver le pied gauche jusqu'à la cheville trois fois.
Il y a également une invocation à réciter pendant les ablutions : « O Mon Seigneur ! Pardonne-moi mes péchés et étends pour moi ma maison et répands la plénitude sur ma portion ». Et une autre après : « J'atteste qu'il n'y a d'autre Dieu que Dieu L'Unique, il n'a point d'associé, et j'atteste que Mohammed est son esclave est son apôtre, ô mon seigneur, compte-moi parmi les repentants et les purifiés ».
Enfin, il existe trois sortes d'ablutions : Mineures, telles que décrites, majeures, qui comprennent un lavage complet du corps, et sèches, dans lesquelles, en l'absence d'eau, il est possible de les pratiquer malgré tout, en posant au préalable les mains sur du sable pur par deux fois.
Baye Mot Wolof qui signifie père. Sa véritable orthographe en wolof est baay. Si j'ai choisi de l'écrire plutôt ainsi, c'est tout simplement parce que c'est de cette manière qu'on le retrouve le plus souvent dans la plupart des textes en français. Même les chercheurs, hormis quelques uns, et la presse sénégalaise l’orthographient ainsi...
Cheikh Le mot, qui peut s’orthographier également cheik ou scheik, vient de chaikh qui signifie vieillard en arabe. En Arabie, il désigne un chef de tribu. Plus largement et ailleurs, il est aussi un maître ou un sage, un homme respecté en raison de son grand âge, de ses connaissances scientifiques, religieuses et philosophiques. L’Islam attribue ce titre à des leaders religieux, et dans les confréries soufies, il désigne un maître spirituel.
En Afrique, les guides religieux de l’islam tendent à vouloir remplacer l’appellation marabout, devenue péjorative pour certains parce que donnée également aux animistes, par celle de cheikh, plus conforme à l’identité islamique.
Coran C’est al qûran, en arabe. En français, le mot signifie la Récitation.
Daara En wolof, une école. Et dans le cas des confréries, une école coranique. L'équivalent des madrasas du Moyen-Orient. Elles peuvent avoir une dimension économique et mener différentes activités considérées comme formatrices, telle l’agriculture.
Madial C’est la quête rituelle des Baye Fall.
Marabout Un mot qui vient de l’arabe murâbitûn, qui désignait autrefois quelqu’un placé en garnison dans une forteresse frontalière, un ribat (ce qui a donné son nom à la ville de Rabat au Maroc). Lors des premiers temps de l’Islam, des hommes de religion y effectuaient souvent des séjours aux côtés des soldats. Le terme pouvait aussi s’appliquer à des lieux d’accueil dans des endroits isolés. En Afrique du Nord, le mot arabe désigne aussi un tombeau à coupole d’un saint. En Afrique noir, il est un Musulman qui se consacre à la pratique et à l'enseignement de la religion. Mais il est aussi un homme que l’on considère doué de pouvoirs magiques, aux pratiques critiquées par les Musulmans orthodoxes.
« On préfère le mot cheikh », m’avait dit un leader religieux. Parce que le mot marabout peut avoir cette connotation péjorative, désignant celui qui se livre à des activités de « maraboutage ». Un animiste !
Mouride Encore un mot qui tire son étymologie de l’arabe. Il désigne celui qui veut apprendre, un aspirant, sur le plan spirituel. Il est aussi un élève, un disciple, d'un maître Soufi. La confrérie Mouride est la Mouridyya (Muridul-Allah en arabe), c’est à dire l’aspirant à Dieu.
Ndiguel Comme je l’ai déjà précisé dans le texte, c’est un mot d’ordre, une consigne, mais cela peut aussi se comprendre comme une bénédiction, donné par un dirigeant de la confrérie.
Talibé Ce terme est un mot sénégalisé issu du mot arabe taleb, désignant celui qui étudie dans une école religieuse. C’est donc un "arabisme", comme dit Abou. Le pluriel de taleb, en arabe, est talaba. Le mot taliban est en fait un barbarisme, l'association d’un mot arabe associé à un pluriel perse !
Au Sénégal, un "talibé" est un disciple ou un élève apprenant le coran, et un membre d’une confrérie soufie, comme celle des Mourides. Le pluriel est "talibés".
En français, depuis que les dictionnaires ont intégré le mot "taliban", ce dernier est devenu un singulier qui fait son pluriel en "talibans".
Thiebouyapp Mot wolof. Riz à la viande.
Tidjane Un membre d’une confrérie soufie appelée la Tidjanyya (ou le Tidjanisme). Elle a pour fondateur Sidi Ahmed Al Tijani, né en Algérie en 1737 et décédé au Maroc en 1815. Les tidjanes représentent 51% des Musulmans du Sénégal. Les autres confréries du Sénégal sont les Layènes, la Quadiriyya, qui est la plus orthodoxe et dont est issu Cheikh Ahmadou Bamba avant qu’il ne crée la dernière, la Mouridyya, les Mourides (sans doute 30% des Musulmans du pays).
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Mouride, j'ai beuacoup apprécié la beauté de votre trava
juin 28, 2009     

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Dernière mise à jour : ( 19-05-2008 )
 
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