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10 - Pour le Grand Magal

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Écrit par Emmanuel Brisson   
15-04-2008


Abou dans sa cour
Abou dans sa cour
Pendant les derniers jours qui ont précédé le Grand Magal, une certaine effervescence a été visible chez tous les Baye Fall de Somone. Il s’agit pour chacun de s’organiser en vue du voyage. Et pour Abou, de préparer le voyage en question !
Et ce n’est visiblement pas chose aisée, car du véhicule qui doit nous emmener, pour l’instant, personne n’a idée de la couleur ! Il faut donc encore faire la tournée des chauffeurs dont le minibus sera suffisamment spacieux pour transporter, non seulement les Baye Fall, mais aussi tout le matériel de cuisine pour la fête ainsi qu’une énorme toile de tente, type militaire, qui abritera les convives du soleil pendant les repas.
Deux jours avant le départ, la tension est devenue palpable : Toujours pas de voiture ! Abou et son ami Mor partent en mission dans les villes les plus proches de Somone. Il leur faut revenir avec quelque chose, sinon ce sera le drame pour tout le monde, et un échec personnel pour Abou.
Abou a vu d’ailleurs défiler cette semaine beaucoup de candidats mourides au départ, venus quémander une place à bord de l‘hypothétique transport. Mais le groupe sera déjà au complet rien qu'avec les Baye Fall qui auront pu s’organiser. Et on sera serré ! Tous ces gens ne vont devoir compter que sur eux-mêmes.

Mais ce n’est pas là toute la mission du jeune Baye Fall. Car il s’agit également pour lui de conclure les préparatifs de la fête qui aura lieu à Touba, chez le Marabout Dame Mbacké. Comme il s’y est engagé, et comme chaque année d’ailleurs, Abou doit donc finir de réunir l’argent dont il a besoin pour offrir les ripailles annoncées. Avec l’aide de quelques Baye Fall parmi les plus motivés, il tente encore de réunir les 300 000 CFA (450 euros) que coûtera la fête.
Il passe ainsi auprès de tous les futurs pèlerins, mais aussi de tous les amis qui pourront par ce geste prendre part à l’événement, pour demander une participation financière. Pour cela, chacun, moi compris, va donner ce qu’il peut.

Pour le voyage, par contre, tout le monde doit faire un effort et trouver seul de quoi payer son « billet ».
- Il s’agit tout de même du Grand Magal, répète Abou. Il faut faire des efforts, mériter la bénédiction que l’on va chercher là bas !
Et il n’y aura là aucun passe droit. Comme tout le monde, j’ai dû payer mon passage, mais uniquement le mien !
Alors depuis plusieurs jours déjà, chacun de ceux qui se sont promis ce pèlerinage sont très actifs. Les petits commerces se font plus pressants. Je vois Iba, un autre ami d’Abou, se démener comme jamais auprès des touristes qui n’ont aucune idée de l’événement qui s’annonce. Il tente de vendre tout ce qui peut rapporter ! Il a défait de son cou et de ses poignets tous les bijoux qu’il porte habituellement. Son renoncement lui servira sûrement. Je lui achète d’ailleurs l’un de ses petits colifichets, pour l’aider. J’aime bien ce garçon, il est pur... et bourré de défauts ! Et ne passe peut-être pas toujours pour très  sérieux aux yeux de certains. Mais la veille du départ, il aura réuni son compte pour le Magal, et distribuera tout le reste aux autres, pour que chacun ait le prix de son “billet”.
En fait, la participation de tous au financement du pèlerinage est nécessaire. Qu’il porte sur l’organisation de la fête, ou simplement sur son propre voyage, tout le monde doit fournir un effort sur lui-même. Trouver de l’argent participe du don de soi, du droit que l’on gagne ainsi à aller prier à Touba.
Et du gain spirituel que l’on en retirera ! Pour recevoir, il faut donner...

Le soleil tape de plus en plus fort, ou est-ce une impression due à la tension qui règne !?
Mor
Mor
Dans les rues de Somone, beaucoup de petits commerçants profitent des préparatifs du Magal. C’est ainsi le cas des couturiers, dont les petites boutiques qui ont pignon sur sable tournent à plein régime. Les ciseaux et les aiguilles à coudre s’y activent sans faiblir. Les artisans préparent surtout des tenues blanches, couleur de rigueur. Pour les Baye Fall, ils fabriquent dans des teintes très symboliques la panoplie presque rituelle. Pantalon boubou arabe, et large djellaba composée de bandes verticales de tissus blanc et noir, ou noir et vert. Le tout est fixé par une longue ceinture de toile, que l’on passe, en plusieurs tours, sur la taille.
D’autres porteront le fameux boubou patchwork, également symbolique du monde Baye Fall, car il est représentatif de la diversité du monde et de l’universalité du message Mouride. Ce vêtement, emblématique donc, avait été popularisé par le Cheikh Ibrah Fall, dit-on.

La veille du départ pour le Grand Magal de Touba, la radio annonce qu’il fera encore très chaud là bas ! Le temps qui reste se passe lentement, occupé de palabres et de cérémonies du thé.
Ce jour-là, certains Baye Fall ont le moral plutôt bas. Ils n’ont pas su prévoir suffisamment tôt le budget de leur propre déplacement. Ils savent qu’ils ne seront pas de la partie, et forcément, ça les rend nerveux. Ceux-là sont assis au bord de la route et regardent un peu envieux ceux qui vont faire le voyage. Il y a quelques échanges de mots d’humeur, et un peu de tristesse dans les regards. Les moins philosophes d’entre eux développent une ultime frénésie mendiante dans tout le village, espérant encore trouver un peu d’argent. Ils courent d’un passant à l’autre en agitant leur bol de Madial, l’urgence dans laquelle ils se sont placés les rendant parfois un peu agressifs. Chacun d’entre eux, lorsqu’il m‘apercevra, viendra me demander quelques pièces, voire carrément le prix de leur passage. Je suis sans doute leur dernier espoir, mais j’ai des consignes ! Et je ne dois y déroger à aucun prix, sous peine de la perte du respect que me porte Abou !
Les Baye Fall retardataires ne réuniront plus aucun argent. Chacun sait qui mérite dorénavant de prendre la route avec le petit parti qu’Abou a constitué. Et aujourd’hui, celui-ci ne lèvera le doigt pour personne ! C’est chacun pour soi. Il est temps de mériter l’acquis que l’on veut aller retirer à Touba.

Ce matin, je l’ai trouvé dans sa chambre, tirant d’une cache aménagée sous ses affaires un tas impressionnant de billets de banque qu’il a pu amasser grâce à son travail et aux dons de toutes origines, familles, amis et touristes. Tous les moyens - honnêtes - sont bons pour permettre le don qu’il compte faire à la communauté, un don qui montrera encore une fois au Marabout son efficacité et son désintéressement.
- Chaque année on y arrive, me dit Abou en empilant soigneusement son pactole avant de le glisser dans un pli de son boubou.
Pendant le Grand Magal, des sommes énormes vont ainsi changer de mains, aux bénéfices de toute l’économie informelle de Touba.

Le soir, Abou et Mor font les derniers comptes. Cette année encore, ils vont pouvoir acheter le boeuf qui nourrira les corps, et apaisera les esprits. Dans quelques heures, ce sera le départ, et la fête sera fastueuse !

Nomenclature

TermDescription
Baye Mot Wolof qui signifie père. Sa véritable orthographe en wolof est baay. Si j'ai choisi de l'écrire plutôt ainsi, c'est tout simplement parce que c'est de cette manière qu'on le retrouve le plus souvent dans la plupart des textes en français. Même les chercheurs, hormis quelques uns, et la presse sénégalaise l’orthographient ainsi...
Cheikh Le mot, qui peut s’orthographier également cheik ou scheik, vient de chaikh qui signifie vieillard en arabe. En Arabie, il désigne un chef de tribu. Plus largement et ailleurs, il est aussi un maître ou un sage, un homme respecté en raison de son grand âge, de ses connaissances scientifiques, religieuses et philosophiques. L’Islam attribue ce titre à des leaders religieux, et dans les confréries soufies, il désigne un maître spirituel.
En Afrique, les guides religieux de l’islam tendent à vouloir remplacer l’appellation marabout, devenue péjorative pour certains parce que donnée également aux animistes, par celle de cheikh, plus conforme à l’identité islamique.
Madial C’est la quête rituelle des Baye Fall.
Marabout Un mot qui vient de l’arabe murâbitûn, qui désignait autrefois quelqu’un placé en garnison dans une forteresse frontalière, un ribat (ce qui a donné son nom à la ville de Rabat au Maroc). Lors des premiers temps de l’Islam, des hommes de religion y effectuaient souvent des séjours aux côtés des soldats. Le terme pouvait aussi s’appliquer à des lieux d’accueil dans des endroits isolés. En Afrique du Nord, le mot arabe désigne aussi un tombeau à coupole d’un saint. En Afrique noir, il est un Musulman qui se consacre à la pratique et à l'enseignement de la religion. Mais il est aussi un homme que l’on considère doué de pouvoirs magiques, aux pratiques critiquées par les Musulmans orthodoxes.
« On préfère le mot cheikh », m’avait dit un leader religieux. Parce que le mot marabout peut avoir cette connotation péjorative, désignant celui qui se livre à des activités de « maraboutage ». Un animiste !
Mouride Encore un mot qui tire son étymologie de l’arabe. Il désigne celui qui veut apprendre, un aspirant, sur le plan spirituel. Il est aussi un élève, un disciple, d'un maître Soufi. La confrérie Mouride est la Mouridyya (Muridul-Allah en arabe), c’est à dire l’aspirant à Dieu.
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