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4 - Le quarantième disciple

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Écrit par Emmanuel Brisson   
15-04-2008

Daara de Dakar
N
ous bifurquons plusieurs fois dans les rues sablonneuses de Somone. Depuis la route principale qui fait le cœur du village, il est difficile de soupçonner qu’autant de pistes s’entrecroisent derrière la première rangée de maisons.
Quelques amis, tous rencontrés autour d’un feu, dans le son du jembe, voudrait que je leur rende visite, m’a dit Abou. Nous partons donc pour une petite tournée de salutations.
C’est Vendredi, jour de prière. Il est 14h00, le village se vide de ses habitants. Tout le monde est à la mosquée. Tout le monde, sauf quelques commerçants... et les Baye Fall.
Car en effet, ceux là n’ont aucune obligation de souscrire à tous les devoirs religieux habituellement dévolus aux Croyants. Ainsi, ils ne vont pas à la mosquée, et n’ont pas à respecter le jeûne du Ramadan non plus.
C’est évidemment une position sociale que certains ont trouvé avantageuse. De nombreux voyous se sont autoproclamés Baye Fall, et ont obtenu ainsi une justification pour éviter les devoirs des musulmans pratiquants, tout en profitant de certains avantages, comme celui du “Madial”, la quête rituelle (et alimentaire !) des talibés. De l’avis général, ces “Baye Faux”, comme on s’est mis à les désigner, sont une plaie de la société sénégalaise, et une mauvaise image pour le vrai Baye-Fall.
Quand on sait l’attachement du Talibé à sa religion, il y a en tous cas de quoi s’étonner de cette gestion originale des prescriptions islamiques. L’explication de ce traitement unique des Baye Fall est historique, et directement lié à la relation particulière d'Ibrahima Fall avec Ahmadou Bamba.

Issu de la lignée royale du Cayor, Ibrahima Fall est né vers 1855, lui aussi dans une famille de lettrés. Dans sa jeunesse, avant sa rencontre avec le Cheikh Ahmadou Bamba, le mysticisme d'Ibrahima Fall lui vaut d'être considéré par les siens comme un illuminé, peut-être sujet à des troubles mentaux. Il est, de plus, doué d'une telle force physique, qu'il inquiète un peu son entourage. Étudiant assidu du Coran, le jeune Ibrahima Fall ne semble pas pouvoir se contenter de la religion telle qu'elle régit alors sa vie. Il est en quête de quelque chose d'autre qui pourra magnifier sa recherche d'absolu, d'un guide qui saura le conduire vers de plus hautes sphères spirituelles. Si le contexte de sa rencontre avec le Cheikh Ahmadou Bamba est connu, les circonstances qui vont le mener face à lui divergent selon les narrateurs. Pour les uns, il est sujet à des rêves prémonitoires dans lesquels il entend le nom de Bamba, sans qu'il sache ce qu'il y a derrière celui-ci. Il quitte alors sa région pour aller à la rencontre de son destin. S'en suivront diverses pérégrinations avant qu'il ne se retrouve face à celui qu'il reconnaîtra aussitôt. Pour les autres, dans une version plus prosaïque, il aurait été un commerçant aisé que ses affaires auraient mené dans le village où résidait alors Ahmadou Bamba. Dans les deux cas, la vie du jeune prince africain va prendre ici un nouveau tour. Les témoignages qui rapportent la rencontre des deux hommes ont été repris au fil des générations, mais les mots qu'ils ont échangés ne sont pas vraiment connus. Pourtant, le dialogue de ses deux êtres épris de la même conviction religieuse va poser les fondations du bayefallisme. L'histoire raconte qu’Ibrah Fall enleva son boubou et s’agenouilla devant Ahmadou Bamba en se soumettant totalement à la volonté de son nouveau maître. Une attitude qui va sceller les rapports des Baye Fall avec tous leurs marabouts.
Quand le fils du Cayor vient rejoindre le premier cercle de talibés de Cheikh Ahmadou Bamba, ses disciples sont alors au nombre de 39, dit la tradition. Elle rapporte aussi que son acte d'allégeance au fondateur du Mouridisme présente de nombreux points communs avec celle du quarantième disciple du prophète Mohamed.
C'est, pour nombre d’observateurs, cette conversion d'Ibrahima Fall qui constitue l'acte de naissance du Mouridisme, dont l’un des aspects qui apparaît comme des plus révolutionnaire est le culte du travail. Et c’est là que va particulièrement se distinguer le quarantième disciple.
Cheikh Ibrah Fall
Cheikh Ibrah Fall
Car Ibrahima Fall ne va avoir de cesse de préparer le terrain, dans tous les sens du terme, à Cheikh Ahmadou Bamba. Il est un infatigable défricheur, sa force considérable ayant enfin trouvé le moyen de s'exprimer. Partout où son maître installe de nouveaux villages, Ibrah Fall - son diminutif - est en tête des travaux. Il dessouche, il construit, il transforme des terres vierges - terres de lions rappelle t-on - en terres arables qu’il irrigue par des travaux harassants et permanents, entraînant et motivant à sa suite la communauté grossissante de Cheikh Ahmadou Bamba. Et c’est ce qui l’amène un jour devant son guide religieux, inquiet du peu de temps qu’il a pour assurer tous ses travaux matériels et spirituels. Cheikh Ahmadou Bamba lui assure alors de la valeur de son oeuvre et lui permet de poursuivre son service de Dieu sous la forme de ce travail sanctifiant. Il l’exempt donc de certaines des obligations religieuses habituelles des Croyants, comme le jeûne du Ramadan et les prières quotidiennes. Le Marabout, lui, est là pour prier pour ses talibés.
La propre aura d’Ibrah Fall lui vaudra d'être souvent appelé par ses compagnons les plus proches à s'émanciper, à fonder son propre mouvement. Mais le quarantième disciple demeurera un fervent soutien du guide spirituel qu'il avait choisi et qu'il aidera dans sa tâche jusqu'à la mort de ce dernier en 1930. Ce n’est qu’après cette date que l’on va commencer à faire une distinction entre les simples talibés Mourides et les Baye Fall, qui deviennent les « bras utiles du Mouridisme ». Des bras dont l'utilité repose aujourd'hui entre les mains du Khalife général des Baye Fall, un petit fils du quarantième disciple.
Pour eux, le travail est donc la voie royale d’accès à Dieu. Et comme le père de leur mouvement (Baye signifie d’ailleurs père en wolof), il sont exemptés des mêmes obligations religieuses.

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Je me tourne vers Abou.
- Mais ici, tout le monde comprend ça ? Qu’on ne vous voit jamais à la mosquée ?
- Ceux qui ne comprennent pas, je les excuse. Je leur dis : Je vous excuse car vous êtes ignorants. Je vous pardonne. Le Baye Fall, c’est comme ça. Et puis en plus, c’est ma vie privée de mener la religion comme le Cheikh nous l’a demandé.

Devenir Baye Fall ne connaît d’autres voies que celle enseignée par les marabouts. Pour le jeune Talibé, tout démarre dans une Daara, une école coranique, par l’apprentissage du travail. Lecture du Coran et travaux des champs deviennent le quotidien de celui qui choisit de s’engager, ou de celui que l’on place dans ces structures communautaires toutes dévouées au culte du labeur et à la prière.
Abou lui-même n'a pas connu d'autre cheminement. Son instruction, il l'a démarrée un peu tard par rapport aux autres enfants, car tout petit, il a dû travailler en famille. Il a ainsi fait le berger, gardant les chèvres, et dans son souvenir, ne se posant alors pas trop de questions, il aimait plutôt ça. Il n'est entré à l'école  "française" qu'à l'âge de 7 ans, et dans le même temps, il suivait l'instruction coranique jusqu'à 8 heures du soir. Ce qui lui faisait donc, déjà, de sacrées journées.
Dans le quartier de sa petite ville natale de Bambilor, la plupart de ses copains sont issus de familles mourides. Tout ces jeunes donnent déjà de leur temps pour le travail du Cheikh et quittent bientôt l'enseignement traditionnel pour rejoindre les daaras. D'une famille Tidjane - une autre confrérie - Abou n'est encore pas naturellement tourné vers ce mode de vie, mais à la suite de ses amis, il finit par passer du temps dans les champs des marabouts. Il a alors 12 ans. Il quitte définitivement l'école à 16 ans, avec peu d'instruction et un français encore limité. Mais son intelligence le sauve !
S'il parle bien français aujourd'hui, c'est parce qu'il vit dans le système D, comme il dit, et côtoie donc beaucoup de Toubab.
Dès lors, il rejoint la Daara du lac Rose, là où l'on fait la récolte du sel. Il y travaille également toujours les champs, mais raconte qu'il « n'est pas  encore très  sérieux », qu'il sort un peu en discothèque et s'amuse à jouer « le play-boy ». Mais il ne touche pas à l'alcool. C'est une interdiction de l'Islam, bien sûr, mais surtout de sa mère, qu'il ne tient pas à fâcher.
C'est sa vie jusqu'en 1996. Là, avec l'accord du Cheikh, il commence à profiter du tourisme du lac Rose. Lui et quelques autres Baye Fall font les guides sur les rives du site. L'argent ainsi récolté rejoint la même caisse que celle des champs, qui est portée régulièrement à son Marabout, à Touba, le Cheikh Babacar Mbacké, un petit fils du fondateur du Mouridisme.
Puis il passe un an à Dakar et se détourne un peu du droit chemin, tentations de la grande ville oblige ! Mais il a un sursaut et rejoint de nouveau la Daara de Cheikh Babacar où il parfait son instruction spirituelle.
En 2001, enfin, il est à Somone avec le Ndiguel (l’ordre, la consigne, mais peut aussi se comprendre comme la bénédiction) du Cheikh, qui le pense dès lors assez fort pour résister aux tentations.
- Mais toi, quand tu as quitté ta Daara... tu es parti pourquoi ? Pourquoi tu es venu à Somone ?
- Pour vivre la vérité face aux autres. Tout le monde, les sénégalais et les touristes. Mais si le Marabout me rappelle, je laisse tout tomber pour le rejoindre.

Nous allons chez Baye Diop, l’un des plus anciens Baye Fall du village. Baye Diop est aveugle m’a dit Abou. Chez lui, c’est un peu devenu une auberge espagnole, une maison des Baye Fall. On y mange, on y dort et on y travaille... pour le Cheikh.
- Il y a un converti chez lui, m’a-t-il aussi raconté. C’est Mohamed. Il venait du... Portugal.
Sur le chemin, je salue Mame Cheikh, déjà à l’oeuvre devant son petit atelier de cordonnerie. Mame Cheikh, (c’est son vrai prénom, mais c’est aussi l’un des surnoms de Cheikh Ibrahima Fall) est d’une famille Mouride depuis toujours. Son éducation Baye Fall, il l’a faite dans les champs, dans une zone très désertique du pays. Il y est resté 7 ans. Il ne boit pas, bien sûr, et ne fume que le pohne, une plante “tabac” mauritanienne. Jamais de Yamba, la marijuana.
- Les champs, c’est l’éducation de base, l’école de la vie, m’avait-il déjà dit. Sinon, tu n’es pas assez fort pour rester Baye Fall.
Puis il est arrivé à Somone en 93. Il est venu ici avec mission d’y “développer le bayefallisme”. Il n’aime pas cette expression car elle n’a pas la connotation religieuse et sacré que véhicule son message.
Sa méthode ? Ne rien faire, ne rien dire... Simplement montrer l’exemple.
Au début, raconte-t-il, les gens les prenaient, lui et Baye Diop, pour des vauriens. En tous cas, de mauvaises fréquentations pour les jeunes du village.
Les jeunes, d’ailleurs, les trouvaient bizarres ces rastas pieds nus, habillés de boubous de patchwork.
Ils n’osaient pas trop les approcher.
- C’est de nous voir vivre qui a fini par faire venir les jeunes à nous d’abord, et puis choisir de vivre comme nous pour certains ensuite. Et doucement, le regard des gens a changé. Nous, Baye Fall, on fait partie de Mame Cheikh. Puis, en riant, “le vrai, …Cheikh Ibrahima Fall” !
- C’est important qu’il y ait des Baye Fall là où il y a des touristes, reprend Mame plus sérieusement. Au début, ils nous prennent toujours pour des rastas. Et puis on leur explique... Tu sais, les vieux Baye Fall doivent être des exemples. Et les gens verront qu’Ibrahima Fall, pour nous, c’est l’éducateur du cœur. En fait, le Marabout, c’est un éducateur social.
Aujourd’hui Mame est en train de lisser une peau de serpent qu’il va ensuite utiliser pour recouvrir le fourreau d’un poignard qu’on lui a confié. Il me fait signe de rentrer chez lui, le temps de quelques palabres.
Mame Cheikh
Mame Cheikh
Sur le tapis de sable qui couvre le sol de son atelier, au fond, dans la pénombre, je distingue quelqu’un qui semble dormir. L’homme se redresse et me salue. Son visage me semble familier, mais je ne l’ai jamais vu. Je m’approche et lui rend sa politesse à la façon Baye Fall en portant sa main à mon front. Instantanément,  il est touché. Il me regarde intensément dans les yeux. Il se fend d’un large sourire et semble, tout à coup, très heureux de cette rencontre, comme s’il m’attendait !
- C’est Mbagnick, me dit Mame Cheikh. On est de la même Daara. Il se repose avant de repartir à Touba.
- Tu me dis Salam Aleïkoum Baye Fall et je t’en remercie, commence-t-il.
Il a un sourire plein de bonté, et ses yeux semblent s’embuer de larmes quand il prend la parole. Il me prend la main et commence à me parler doucement. Il me pose de multiples questions sur ma présence et le but de mon voyage, et chacune de mes réponses semblent l’émouvoir un peu plus. Il me parle de l’homme et de ses multiples couleurs. Il me dit que tous les hommes sont des prophètes du bien dès qu’ils se parlent et se comprennent. Sa main serre la mienne de plus en plus fort, et la pétrit en un massage qui me gène au début. L’émotion de la rencontre grandit en lui et devient palpable. Mbagnick me regarde toujours plus intensément, et son regard humide fouille toujours plus le mien, comme à la recherche de mes propres larmes, identiques aux siennes. Quelque chose, en cet instant, me lie à cet homme.
Tout en parlant il dessine de son autre main, plus qu’il n’écrit, mon nom dans le sable. La curiosité dont je fais preuve à son égard le flatte, dit-il. Il est heureux de cette rencontre. Il priera souvent pour moi.
L’homme est doux, débonnaire, avec une sensibilité visiblement à fleur de peau. On ne peut être que sous le charme !
Mbagnick me demande de lui dire encore les étapes que je prévois à mon voyage, et me fait lui promettre que nous pourrons nous revoir avant la fin de mon périple. Je ne peux que croire son regard toujours pénétrant quand il me dit qu’il sait déjà où nous nous retrouverons...

Les Baye Fall forment une communauté qui a la réputation d'être extrêmement solidaire, une réputation dont ils sont fiers. Leurs tenues originales et leur apparence parfois farouche leur vaut pourtant d'être très mal connus. Le vrai Baye-Fall est un mystique qui reprouve toute violence et mène une vie austère dans une parfaite abnégation des biens de ce monde. Sa vie est avant tout marquée par le travail, parce qu’il permet le dépassement de soi dans l’effort, et par sa soumission au Marabout.
Comme aux premiers temps du Mouridisme, les Baye-Fall continuent de défricher chaque année de nombreux nouveaux espaces qu'ils rendent ensuite viables à la culture. La production agricole au Sénégal connaît ainsi un développement permanent grâce aux "bras utiles" de la confrérie Mouride.
Avec l’accord, ou à la demande de son Marabout, le Baye Fall peut aussi être amené à quitter la Daara dans laquelle il aura travaillé et à “aller au contact”, comme Mame Cheikh et Baye Diop.

Baye Diop
Baye Diop
En arrivant chez le Baye Fall aveugle, plusieurs personnes, parmi lesquelles je reconnais quelques visages, me font signe. La maison de Baye Diop n’est pas très grande mais elle est dotée d’un vaste jardin arboré d’un superbe et imposant manguier dont beaucoup profitent présentement de l’ombre. A l’intérieur, je salue un grand gaillard dégingandé, vêtu d’un pantalon léger hors d’âge et d’une chemise débraillée et largement ouverte. Mon hôte me secoue vigoureusement la main, se disant satisfait que je sois enfin passé chez lui... puis retourne s’allonger sur un matelas, secouant la main dans ma direction, comme pour m’autoriser à faire maintenant comme chez moi.
Sous le manguier, le Baye Fall qui m’invite à m’asseoir près de lui sur la natte me tend un grand verre d’eau.
- Tu as rencontré Baye Diop ? On l’appelle le paradis perdu, parce qu’il fait sourire tout le monde. Tiens, bois ! C’est de l’eau de Touba. De l’eau bénie. C’est Mohamed qui l’a ramenée de la ville sainte.
Le Mohamed en question est assis en face de moi, les genoux retenus contre sa poitrine par ses bras croisés. Il n’a d’yeux que pour un charmant bambin qui gambade à quatre pattes entre nous.
- Je savais que tu étais à Somone, dit-il. Je me demandais si tu allais passer nous voir.
Je hoche la tête et lui souris. Je me laisse aller sur le côté, puis je m’allonge confortablement entre deux corps étirés.
Mohamed est donc un converti. Métis portugais et africain, il vient d’une famille catholique plutôt pratiquante, raconte-t-il.
- Et puis j’ai trouvé la foi, tu vois. Ici, en Afrique... J’ai trouvé l’Islam. C’est Cheikh Ahmadou Bamba qui l’a dit : « Jésus a confié les chrétiens à Serigne Touba (un des titres donnés à Bamba) ». Et toi tu es venu pour connaître tout ça ? Tu es musulman ? Non ? Tu es croyant ? Tu va trouver ta voie ici. L’Islam, ce n’est plus à La Mecque, c’est ici.
- Mais c’est sûrement une hérésie pour beaucoup de gens de dire ça...
- Je ne sais pas. Mais je sais que beaucoup d’Arabes, là-bas, ont été perdus par tout leur argent.
- Pourtant les Talibans d’Afghanistan sont pauvres ?
- Peut-être qu’ils réclament leur part...?!  Écoute, les gens de Dieu, c’est d’abord les patients.
- La patience, elle a un goût amer, mais ses fruits sont délicieux, acquiesce Mor, étendu non loin de moi.
Un des Baye Fall qui vient de rejoindre le petit groupe assis sous le manguier entreprend de piler un mélange à base de grain de café dans l'un de ces récipients de bois traditionnel que l'on voit plus souvent entre les mains des femmes préparant la cuisine.
- C'est du café, dis-je ?
- Du café Touba ! C'est une boisson sacrée... Elle a été ramenée du Gabon par Cheikh Ahmadou bamba. Il y a de la cannelle dedans. C'est bon pour le corps et ça soigne les diabétiques !
Pilage cafe
Pilage cafe

La cannelle contenue dans la boisson rituelle aurait des effets thérapeutiques très variés. C'est en tout cas l'avis général. Elle annulerait même les effets du sucre sur les diabétiques ! Et c'est heureux car la préparation est abondamment sucrée.
En sirotant la boisson, je reprends mes questions.
- J’ai souvent entendu dire que les vrais Baye Fall sont prêts de leurs marabouts ou dans les champs.
C'est Ousseynou, un jeune peintre plutôt talentueux et qui expose ses toiles, réalisées sur des morceaux de draps, dans la petite boutique d'Abou, qui me répond.
- Tous les Baye Fall sont dans les champs, même ceux qui sont ici, au village. Imagine ! On peut pas être tous dans les champs... Mais c’est à ceux qui travaillent ailleurs, dans les villes et les villages, de faire quelque chose pour ceux des champs... Des vrais champs, ajoute t-il en relevant les yeux pour s’assurer que je suis son raisonnement. C’est à chacun son travail, son “Ligueye”, pour le Cheikh !
- Si tu n’es pas dans les champs, tu peux quand même être un pur Baye Fall si tu fais ce qu’il faut pour ceux-là, ajoute Mohamed.
- Le Baye Fall, c’est le vrai socialisme..., me dit Baba en me poussant du coude pour prendre place dans la conversation. Le socialisme Baye Fall, répète-t-il, riant de la beauté et de la portée de la phrase.
Abdou, qui vend lui aussi des souvenirs aux touristes de passage dans une échoppe de Somone se fait à son tour didactique.
- Le Baye Fall est le résumé du message coranique, m'annonce-t-il sentencieux. La référence à l’abandon et à la soumission à Dieu. Le Baye Fall n’est ni une curiosité touristique, ni un être réprouvé. Il a sacrifié son moi pour l’agrément du seigneur.
- Mais la curiosité des touristes, elle vient un peu de votre apparence, dis-je en désignant les dreadlocks de Mohamed et d'Abou.
- Ici, on appelle ça des ndiègnes. Elles viennent de Ibrah Fall. Il est passé en Jamaïque tu sais, c'est pour ça que les rastas ont des ndiègnes, comme nous.
Je note la mythologie, mais ne contredis pas. Abou sent mon scepticisme et reprend alors.
- Même séparé par un océan, un peuple se souvient de ce qu’il est et son esprit est capable de recevoir un message...
Je souris et désigne le Baye Fall au café Touba qui est maintenant en train d'allumer une cigarette de Yamba. A 500 CFA le paquet (moins d'1 euro), elle coûte moins cher qu’un paquet de Marlboro.  
- Il y a ça aussi... On m’a dit aussi que ceux qui fument de l’herbe ne sont pas de vrais Baye Fall...
- On le sait m'explique Souleimane. Mais on essaye d’être parfaits. On ne l’est pas, mais on essaye. Nous ne sommes que des hommes, avec des défauts. Le Khalife ne fait que donner des conseils, et ton Marabout aussi. Après, tu fais ce que tu veux. C’est ta conscience.
- Nous on sait quel est notre chemin, dit un autre. On est encore jeune et on a le temps. Quand on arrêtera, on sera plus pur. Pour l’instant, notre travail, c’est d’être comme tout le monde, comme tous les jeunes. Ainsi, on peut parler avec eux. Si on est trop pur, on sera trop éloigné des autres, on ne pourra pas les convaincre, expliquer ce que sont les Baye Fall.

Le petit garçon qui gambade toujours entre nous s’approche et se couche sur la natte près de moi. Il pose sa tête sur ma cuisse. Mohamed sourit.
- Le Cheikh veut te rencontrer, c’est un signe ça ! Oui, il veut te voir...
L’enfant me regarde fixement, un léger sourire sur son doux visage.


Nomenclature

TermDescription
Baye Mot Wolof qui signifie père. Sa véritable orthographe en wolof est baay. Si j'ai choisi de l'écrire plutôt ainsi, c'est tout simplement parce que c'est de cette manière qu'on le retrouve le plus souvent dans la plupart des textes en français. Même les chercheurs, hormis quelques uns, et la presse sénégalaise l’orthographient ainsi...
Cheikh Le mot, qui peut s’orthographier également cheik ou scheik, vient de chaikh qui signifie vieillard en arabe. En Arabie, il désigne un chef de tribu. Plus largement et ailleurs, il est aussi un maître ou un sage, un homme respecté en raison de son grand âge, de ses connaissances scientifiques, religieuses et philosophiques. L’Islam attribue ce titre à des leaders religieux, et dans les confréries soufies, il désigne un maître spirituel.
En Afrique, les guides religieux de l’islam tendent à vouloir remplacer l’appellation marabout, devenue péjorative pour certains parce que donnée également aux animistes, par celle de cheikh, plus conforme à l’identité islamique.
Coran C’est al qûran, en arabe. En français, le mot signifie la Récitation.
Daara En wolof, une école. Et dans le cas des confréries, une école coranique. L'équivalent des madrasas du Moyen-Orient. Elles peuvent avoir une dimension économique et mener différentes activités considérées comme formatrices, telle l’agriculture.
Ligueye Mot wolof signifiant travail
Madial C’est la quête rituelle des Baye Fall.
Marabout Un mot qui vient de l’arabe murâbitûn, qui désignait autrefois quelqu’un placé en garnison dans une forteresse frontalière, un ribat (ce qui a donné son nom à la ville de Rabat au Maroc). Lors des premiers temps de l’Islam, des hommes de religion y effectuaient souvent des séjours aux côtés des soldats. Le terme pouvait aussi s’appliquer à des lieux d’accueil dans des endroits isolés. En Afrique du Nord, le mot arabe désigne aussi un tombeau à coupole d’un saint. En Afrique noir, il est un Musulman qui se consacre à la pratique et à l'enseignement de la religion. Mais il est aussi un homme que l’on considère doué de pouvoirs magiques, aux pratiques critiquées par les Musulmans orthodoxes.
« On préfère le mot cheikh », m’avait dit un leader religieux. Parce que le mot marabout peut avoir cette connotation péjorative, désignant celui qui se livre à des activités de « maraboutage ». Un animiste !
Mouride Encore un mot qui tire son étymologie de l’arabe. Il désigne celui qui veut apprendre, un aspirant, sur le plan spirituel. Il est aussi un élève, un disciple, d'un maître Soufi. La confrérie Mouride est la Mouridyya (Muridul-Allah en arabe), c’est à dire l’aspirant à Dieu.
Ndiguel Comme je l’ai déjà précisé dans le texte, c’est un mot d’ordre, une consigne, mais cela peut aussi se comprendre comme une bénédiction, donné par un dirigeant de la confrérie.
Talibé Ce terme est un mot sénégalisé issu du mot arabe taleb, désignant celui qui étudie dans une école religieuse. C’est donc un "arabisme", comme dit Abou. Le pluriel de taleb, en arabe, est talaba. Le mot taliban est en fait un barbarisme, l'association d’un mot arabe associé à un pluriel perse !
Au Sénégal, un "talibé" est un disciple ou un élève apprenant le coran, et un membre d’une confrérie soufie, comme celle des Mourides. Le pluriel est "talibés".
En français, depuis que les dictionnaires ont intégré le mot "taliban", ce dernier est devenu un singulier qui fait son pluriel en "talibans".
Tidjane Un membre d’une confrérie soufie appelée la Tidjanyya (ou le Tidjanisme). Elle a pour fondateur Sidi Ahmed Al Tijani, né en Algérie en 1737 et décédé au Maroc en 1815. Les tidjanes représentent 51% des Musulmans du Sénégal. Les autres confréries du Sénégal sont les Layènes, la Quadiriyya, qui est la plus orthodoxe et dont est issu Cheikh Ahmadou Bamba avant qu’il ne crée la dernière, la Mouridyya, les Mourides (sans doute 30% des Musulmans du pays).
Toubab Voici un mot francisé dérivé du Mandingue tubabu, qui signifie le Blanc. La langue wolof l’a également repris, et transformé en tubaab, qui désigne l’européen, et plus largement, l’occidental.
Yamba C’est ainsi que l’on appelle le chanvre indien, la marijuana, au Sénégal. C’est un mot que l’on dit sénégalais, car on n’a pas pu en préciser très exactement l’origine linguistique. Peut-être wolof, dit-on !
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