11 - Pèlerinage à la Mecque d'Afrique |
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| Écrit par Emmanuel Brisson | ||||||||||||||||||||||||||||
| 15-04-2008 | ||||||||||||||||||||||||||||
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Il est 23h30. Somone est endormie. Je me suis assis sur une pierre, au bord de la piste centrale, là où Abou a donné rendez-vous au chauffeur du minibus qui doit nous emmener à Touba. Notre petit groupe va se composer de dix personnes - moi compris - dont deux femmes. Demain, dans le calendrier de l’Hégire, ce sera le dix-huitième jour dans le deuxième mois de Safar. Bientôt, plusieurs silhouettes se dessinent dans l'ombre et se réunissent au même endroit. Peu de mots sont échangés. Il y a maintenant une drôle de sérénité dans le groupe. Comme si l'on voulait partir en douce, sans bruit, pour ne pas réveiller tout ce qu'il peut y avoir de mauvais dans la nuit africaine, et qui pourrait vouloir nous empêcher de partir. Mais ce n'est que le calme qui va précéder la tempête Baye Fall ! Abou est là maintenant lui aussi. Et il s'inquiète un peu à voix basse. Du chauffeur qui n'arrive pas, de la durée du trajet et des embouteillages sur la route. Il marmonne d'autant plus, qu'il faut faire une halte dans un autre quartier de Somone pour récupérer la fameuse tente. Tout le monde se tourne vers le bruit de moteur qui arrive vers nous. Les phares nous éblouissent. Abou se campe au milieu de la piste pour être vu, ou pour être sûr de l'arrêt du minibus ! Et puis tout va très vite. Je suis tassé contre une vitre (une chance !) et je reçois des sacs sur les genoux tandis qu'un des Baye Fall, et non des moins baraqués, vient s'écraser contre moi (pas de chance !). Pressé par Abou, le chauffeur démarre aussitôt, non sans râler un peu aussi à son tour. Un arrêt « tente » plus tard, nous sommes en route. Le minibus file à bonne allure. Sa vitesse lui permet de sauter d’une bosse à l’autre de la route en conservant ainsi une relative stabilité. Sur cette première portion de piste que nous avons empruntée, la poussière a contraint, comme toujours, les occupants du véhicule à se couvrir avec un tissu ou un chèche. Certains ont simplement enfoncé leur tête dans le col de leur large tunique, spécialement déjà revêtue pour l’occasion de la fête qui s’annonce. Et puis bientôt, nous rejoignons une route plus large, pour tomber aussitôt sur un gros embouteillage, ou plutôt une ruée. Rapidement, une deuxième voie s’est ouverte, parallèle à la nôtre, puis une troisième. Autant de nouvelles pistes à travers la brousse qui ne dureront que le temps de cette grande migration. Nous sommes ralentis en permanence, parce que notre pare-choc colle celui du véhicule qui nous précède, lui-même ralenti pour des raisons inconnues. Ou parce qu’un accident vient d’avoir lieu, laissant sur le bord des chemins de petits groupes de personnes qui n’ont plus qu’à s’en remettre à Dieu. Les carcasses anciennes jalonnent ainsi la route de Touba comme autant de souvenirs des pèlerinages passés. Elle verra encore cette année leur nombre augmenter. Comme celui des victimes de ces nombreux crashes. De 10 km à l’heure, nous passons tout à coup à 100 km à l’heure, sans avoir décroché du pare-choc qui nous précède. Mais dans notre minibus, on n’y prête guère attention. C’est déjà la liesse. Les Baye Fall sont joyeux. Le Grand Magal a déjà commencé. Tout au long du périple, les chants et les prières ne vont plus cesser. Parfois on se fait signe d’une voiture à l’autre, tandis qu’un chauffeur hardi tente un dépassement cahoteux. A 06h30, nous stoppons devant les murs désormais familiers du Cheikh Dame Mbacké dont la grande maison sera ouverte durant toute la fête à tous les Baye Fall... et à tous les visiteurs. Dans la cour, certains s’affairent déjà à des préparatifs culinaires. Sur le perron, les tas de chaussures et de sandales n’ont rien à envier à ceux que l’on voit à l’entrée des mosquées. Les matelas de mousse se sont multipliés. De nombreux corps y reposent toujours, et pour qui cherchera encore à s’allonger, il restera les tapis, ou bien le sol nu ! Pour l’équipe de Baye Fall qui vient d’arriver, il n’est de toute façon pas question de dormir. Tout de suite, ils ont rejoint ceux, déjà là, qui sont venus de tous les coins du pays. Il y a du travail. Il faut monter la tente, et d’abord assembler son armature de fer, pour assurer de l’ombre aux participants de la fête lors de cette journée qui s’annonce torride. Tout le monde s’active, mais en silence. Il ne faut pas gêner les derniers moments de sommeil du Cheikh et de sa famille. Une heure plus tard, les moins résistants s’allongent pour un court repos. Les autres rejoignent le toit de la maison pour s’asseoir dans un petit courant d’air et profiter des premières sensations de la journée sainte. Beaucoup de monde va se croiser chez le Cheikh pendant le Magal. Et ce matin, même la terrasse de la maison sert de lieu de couchage aux invités. On se regarde, on se sourit, et puis plus personne ne parle. Il fait encore un peu frais, plus pour longtemps ! Le Grand Magal est le grand pèlerinage annuel de la confrérie Mouride. Du monde entier, en fait d’Europe, des États-unis et d’Afrique principalement, les mourides dispersés seront à Touba aujourd’hui pour commémorer le départ en exil forcé de Cheikh Ahmadou Bamba. Au premiers temps du Mouridisme, la communauté ne se réunissait pas pour cette célébration. Chacun fêtait l'événement chez lui à l'occasion d'un repas avec ses proches. Le Fondateur avait conseillé à ses talibés de faire tous les efforts possibles pour participer à cette commémoration : "Quiconque fait l'impossible pour célébrer le Magal, sera rétribué de quelque chose que le mérite seul ne peut procurer". La date du 18 safar avait été choisie par Sérigne Touba. Elle fut modifiée juste après sa mort par son fils aîné, le premier khalife de la confrérie. Pendant un peu plus de 25 ans, le Magal fut donc célébré à la date du 19 Moharram, jour du décès de Bamba. Pour le premier khalife, le deuil devait agir comme un instrument de mobilisation. Ce qui fut le cas ! C’est un objectif de prières et d’hommages qui réunit les pèlerins à Touba. Plus précisément, et comme l’avait déclaré le défunt Khalife Saliou Mbacké (décédé en décembre 2007), dernier des cinq fils de Cheikh Ahmadou Bamba à exercer le khalifat, le Magal doit être marqué par trois actes : "La lecture du Coran en nombre illimité, faire des actes de grâce en offrant des repas, chacun suivant ses moyens, et des réjouissances purement spirituelles". Il est difficile d’estimer le nombre réel de visiteurs dans la ville sainte du Sénégal lors des Grands Magals. Le sources varient de un à trois millions, qu’elles soient issues des milieux proches de la confrérie, ou de la presse sénégalaise ! Une seule chose semble sûre, le monde qui afflue ici est plus important d’année en année. Et ce n’est pas sans poser toutes sortes de problèmes de sécurité, d’approvisionnement en eau ou de gestion des mouvements de foule. C’est Abou qui le premier se lève et propose aux valides de faire un tour à Mbacké avant de rejoindre la Daara du Cheikh Babacar. Nous y verrons de nombreux amis de Somone et d’ailleurs. Dans les rues, c’est déjà une véritable cohue. Et ce n’est pas une figure de style ! On se presse, les uns vers la mosquée, les autres vers les parkings de taxis et bus, qui vont connaître une journée faste. Un train pénètre lentement et lourdement dans la ville, ponctuant son avance de grands coups de klaxon assourdissant qui devraient lui permettre de dégager la voie. Nous sommes pris dans un flot ininterrompu de marcheurs, de charrettes aux chevaux plus harassés que jamais et de voitures aux passagers se maudissant déjà d’avoir choisi ce moyen de locomotion. Nos pas doivent parfois se faire mesurés pour ne pas buter contre les talons de ceux qui nous précèdent. C’est un embouteillage... à pied ! Sur un mot d’Abou, nous bondissons sur une carriole, laissant maugréer - réaction assez rare - les passagers qui y sont déjà, et se tassent encore un peu plus pour nous laisser place. Le jeune cocher n’en perd pour autant pas le nord. Il laisse filer les rênes, pivote sur ses fesses profitant d’un cahot qui fait sauter notre petit équipage, et tend la main vers chacun des nouveaux venus pour recevoir le fruit de son labeur. Puis se retournant, son maigre corps tressautant au rythme des creux de la piste, il fouette son attelage et s’époumone dans son sifflet pour pousser ses bêtes à l’assaut des chemins. Lorsque nous arrivons en vue d’un grand boulevard, près d’un parking où nous savons pouvoir trouver des bus, nous nous laissons tomber sur le sol poussiéreux et tentons de nous frayer un passage jusqu’à un moyen de transport. Dans la foule toujours plus dense, les Baye Fall sont parmi les plus à l’aise. Ils jouent un peu des épaules et on les laisse passer. Régulièrement ceux que j’accompagne se font héler, ou font des signes à grands tours de bras en sautant sur place pour se faire mieux localiser. Quand les retrouvailles se touchent, au cœur de la marée humaine, c’est l’effusion de saluts, de bénédictions. Cela crée comme de petits îlots, des moments arrêtés... dont je profite pour respirer. Tous me saluent. Je suis très bienvenu pour assister à cette fête dont tout le monde est fier, et qu’il est important de faire connaître de par le monde. La joie de certains est plus démonstrative que d’autres, et des groupes expriment déjà leur contentement, et leur appartenance au Baye Fall, par des chants religieux parfois hurlés et assortis de rondes dansées au rythme des prières. D’autres, déjà proches de la transe, miment le travail des champs en donnant vers le sol des coups d’une nama imaginaire, cet espèce de gros gourdin débroussailleur que j’ai déjà vu dans leurs mains au Walo. Dans l’un de ces groupes en pleine ferveur religieuse, je vois un blanc à la nationalité incertaine, vêtu et paré comme ses condisciples. Il est Baye Fall, et n’est plus rien d’autre. Avec quelques nouveaux compagnons à notre suite, nous réussissons à faire le trajet jusqu’à Mbacké pour nous rassasier d’interdits. Aux aspirations goulues que font les Baye Fall de mon petit groupe, après cette première nuit blanche, il semble que tout le monde avait bien besoin d’un « petit-déjeuner » de ce genre. Nous ne traînons pas et tentons de retourner à Touba rapidement. Il fait maintenant très chaud, et l'air, je le constate à mes vêtements, est de plus en plus empli de poussière. En permanence en cette période de fête, Touba gronde de chants et de prières qui donnent à la ville un fond sonore permanent, et que l’on finit par oublier. Je suis les pas volontaires des Baye Fall qui me précèdent et qui semblent survoler la foule en la traversant sans la voir. Bientôt, sans que je puisse jamais dire le chemin que nous avons emprunté, nous franchissons une grille et entrons dans la vaste cour de la Daara Darou Salam, celle de Mbagnick, le mystique que j’ai rencontré à Somone. Tout l’espace est aménagé pour l’occasion de tables, de bancs et de tentes plus ou moins dressées ou bricolées à l’aide de grands tissus. Le chant des Baye Fall entretenu dans la ronde de leurs prières fait tout de suite vibrer le groupe que j’accompagne. Certains la rejoignent, et les autres, m’attirant avec eux, s’engouffrent sous les mystères de ces abris bédouins très temporaires. On se baisse pour en franchir le seuil, et on se redresse à l’intérieur, recevant alors tout de suite les interpellations des amis qui s’y trouvent. Baye Diop, l’aveugle de Somone, s’écrie que se présente le blanc qui est là, le Toubab qui vient de faire son entrée sous des exclamations amusées : Votre serviteur ! Je vais donc le saluer, et se calme alors sa voix de stentor quand il me reconnaît, pour repartir dans un nouvel élan faire part de son satisfecit quant à ma présence parmi eux. Je tourne la tête vers la voix d’Abou qui me fait signe de le rejoindre sous une autre toile, plus petite, dans laquelle se joue un autre jeu. Rapidement, un des Baye Fall qui nous a accompagné a préparé un petit joint de Yamba que nous faisons tourner goulûment. J’aurais volontiers marqué ma surprise, non de la chose mais de l’endroit, mais aujourd'hui je baigne dans une ambiance festive, et je ne suis pas sûr d'avoir envie de soulever auprès des Baye Fall, une question que je leur ai déjà posée. À peine nous extrayons nous de l’abri, qu’un autre petit groupe d’amateur fait son entrée dans le sanctuaire pour s’adonner à son tour au rite du calumet. Abou et quelques autres font un point sur les événements de la journée à ne pas manquer et se renvoient les uns, les autres, à des rendez-vous que personne n’honorera sans doute, tant la fièvre qui monte commandera seule les mouvements de chacun. Nous nous faufilons maintenant dans un dédale de rues ensablées pour rejoindre la Daara du Cheikh Babacar. Celle-ci ne se situe pas dans sa maison, dans laquelle je me suis déjà rendu, mais constitue bien un espace tout à fait à part qui, entre pièces particulières et grande cour couverte de préaux, permet d’accueillir le grand nombre de talibés de ce Cheikh réputé. En entrant dans l’enceinte en question, je découvre une nouvelle assemblée de talibés, les uns assis par groupe et devisant simplement, les autres debout, formant un rempart de leur corps à la ferveur des Baye Fall soumis aux titubations de l’exaltation dans laquelle ceux-là essayent de plonger. Je me glisse à travers le rideau humain, qui s’écarte avec complaisance pour me laisser être mur également. Les prières qui, comme ailleurs, ont été reprises par tous ces talibés ont finis de faire leur oeuvre hypnotique. L’atmosphère s’est gorgée de tension, d’intensité religieuse, et les sensibilités des danseurs, qui miment, nama en main, les travaux des champs, les ont portés dans des états proche de l’extase. Maintenant leur fièvre devenue transe finie de leur ôter toute inhibition. Les mouvements se font plus violents, les ardeurs résolument plus guerrières. Et le rythme devient coup. Des coups portés avec violence sur le sol. Dans une grande courbe décrite de tout leurs corps, les quelques Baye Fall qui occupent le centre de la cour écrivent dans l’air des arabesques avec la nama tenue à deux mains. Les bras repliés derrière la nuque, ils maintiennent le gourdin le long de leur colonne vertébrale, titubant parfois en arrière comme si le poids de l’outil allait les emporter. Et puis dans un profond soupir dont le son se gonfle des trémolos de la gorge, ils bandent tout leurs muscles et abattent violemment la massue devant eux, soulevant la poussière qui les enveloppe maintenant comme un écran de fumée et donne à la scène un aspect encore plus mystique. Certains se font soutenir par d’autres quand ils n’arrivent plus à contrôler leurs gestes, ou quand l’approche de la transe leur ôte même la force de soulever de nouveau la nama. Et puis ils titubent, dansant d’un pied sur l’autre jusqu’à toucher le mur humain qui les entoure. Et puis s’écroulent, raides, en pleine tétanie. Un grand Talibé finit ainsi sa course à mes pieds. Tout son corps s’est aplati brutalement sur le sol et est secoué de spasmes. Sur son visage, un immense sourire découvre toutes ses dents. Celui-là fait déjà des envieux. Il est ailleurs, loin d’ici et de nous ! Pour lui-même, et pour les autres, il est proche, plus proche que jamais, de Celui vers qui toute sa vie est tournée. Il semble n’avoir vécu que pour cet instant. Quand quelques Baye Fall se précipitent vers lui pour le relever et calmer cette crise comme épileptique, il crache une rage, un désespoir et des larmes d’être tiré de l’extase dans laquelle il était entré. On lui renverse sur le visage un seau d’eau qui se mêle à sa sueur et à ses larmes. Il dort maintenant, ou s’est-il renfermé, se donnant une ultime chance de ne pas redescendre dans ce monde de douleur et de travail, conservant dans ses bras qui se croisent sur sa poitrine, et dans tout son corps qui s’est replié comme avant son premier jour, cet instant de bonheur extatique qu’il a connu et qu’il veut garder... pour toujours. Abou et les autres n’ont pas prêté plus d’attention que cela à la scène qui n’est que la conséquence de la ferveur, et qu’ils connaissent parfaitement. Je m’imagine un moment Abou dans cette situation, et j’ai du mal à l’envisager. Je l’aperçois, au delà de la petite foule dont je suis, se presser dans une queue peu ordonnée devant l’entrée d’une des pièces. Devant moi, au milieu de l’arène de chair, d’autres talibés ramassent la nama que les derniers transfigurés ont laissés choir, et partent à leur tour pour une aventure intérieure. Et puis, dans de longues tenues typiques de bandes vertes et noires, plus larges et longues que celles des hommes, quelques femmes pénètrent dans le chœur et se lancent dans les mêmes danses, pour obtenir les mêmes avantages. Je quitte comme à regret le lieu de ces transes qui me fascinent. Je rejoins le groupe dans lequel j’ai vu Abou se glisser. En sautant sur place, je le vois à l’intérieur, avec le Cheikh Babacar qui distribue les bénédictions à tous ses visiteurs. Pour le Marabout aussi, la journée sera fatigante ! Bientôt, le Baye Fall de Somone me rejoint dehors, et nous quittons la Daara pour retourner chez notre hôte, Cheikh Dame. Je suis heureux de me poser un peu, et de sentir les effluves qui ont envahies la maison ! Mariama est là, et s’est bien sûr affairée toute la matinée, avec toutes les femmes et quelques Baye Fall que nous avions laissés sur le toit. Le repas a déjà commencé, mais il recommence encore pour tous ceux que la faim taraude. Et il ne cessera qu’avec la disparition de toute la nourriture. A peine sommes-nous assis d’ailleurs qu’on nous pose des assiettes richement garnies sur les genoux (une assiette par personne..., la chose est rare !). La viande braisée me fait monter l’eau à la bouche, et éteint instantanément la fatigue que ce moment de calme menaçait d’installer. Repus, nous repartons cette fois tous ensemble vers la Grande Mosquée, où chacun veut aller accomplir ses " ziarras ", ses visites pieuses. Tout de suite, nous abandonnons l’idée d’un quelconque transport en commun. Les flots de gens dans lesquels nous pénétrons dès que nous sommes dans la rue interdisent tout déplacement autrement qu’à pied. Ce qui est fascinant, c’est que ces flots se dirigent tous vers un point unique, et plus ils s’en rapprochent plus ils grossissent. Lorsque la rencontre de deux marées se fait au croisement des rues d’où elles arrivent, nous ralentissons encore un peu notre pas. Au milieu de ce croisement, il semble y avoir une bousculade. En grimpant sur un mur, je constate que la cause en est un camion citerne, probablement amené ici par une association Mouride, un Dahira, pour secourir les assoiffés. On les appelle des « camions sauveurs ». Toute la très vaste place sur laquelle s’élève la Grande Mosquée est une marée humaine. Il y est devenu presque impossible de se mouvoir. Et tout le monde converge encore vers les portes du lieu de culte. Mariama marche juste devant moi, et juste derrière deux Baye Fall qui nous frayent un passage. Elle a quitté sa coquette djellaba blanche qu’elle portait ce matin et a revêtue pour la sortie une tenue non moins élégante, constituée de plusieurs couches de mousseline d’un rose délicat. Elle s’est aussi parée de quelques bijoux dont des boucles d’oreilles si larges que mon poignet pourrait les utiliser comme bracelets. Autour de sa tête, elle a noué avec goût un foulard du même tissu qui ne lui retient en fait que les cheveux. Ici encore plus qu’ailleurs des chants religieux retentissent. Mais ceux-là sortent de haut-parleurs disposés tout autour de nous. Chaque lieu de pèlerinage proche de la Mosquée est pris d'assaut. L’on se presse tant pour accéder aux différents mausolées, qu'au cimetière ou à la bibliothèque. Des petites fontaines ont été installées tout autour de l’espace dans lequel nous sommes maintenant. L’eau y coule en permanence, pour la plus grande satisfaction des pèlerins fatigués après l’étape du rite qu’il viennent d’observer. Grâce à la pénétration de la foule que les Baye Fall savent opérer, nous nous sommes bien rapprochés de notre but. Lors des Grands Magals, ce sont eux d’ailleurs qui font office de service d’ordre. Et devant chacune des entrées de la Mosquée, il y a bien sûr... un Baye Fall ! Ce qui est idéal pour pouvoir pénétrer dans le lieu sanctifié sans plus attendre. Le portier aux gros bras s'écarte ainsi pour la petite troupe de ses frères et n'a aucun signe de surprise de ma présence au milieu. Je laisse rapidement les autres à la pratique de leur culte et m'en vais pour un tour d'horizon du cœur du pèlerinage. Personne ne s'adresse à moi cette fois. Personne ne semble d'ailleurs me voir. On croise mon regard, parfois, comme ceux de tant d’autres gens se croisent. Les yeux sont brillants, les corps emplis de ferveur, mais chacun est replié en lui-même dans son monde spirituel. On communie tous ensemble, mais on marche seul vers sa rédemption. De gigantesques files indiennes serpentent à travers tous les recoins de la Mosquée, derrières les barrières de sécurité installées pour l'occasion. La station debout va durer plusieurs heures. Mais cette foule n'en est déjà plus une si on la compare à celle de ce matin, me dit-on, où elle s'étendait à perte de vue. Et, dès les premières heures de la journée, c'est à dire à 01 ou 02 heures du matin, la queue était déjà formidable face au bâtiment dont les portes n'étaient pourtant pas encore ouvertes. Tout le monde, depuis le début de ce jour d'actions de grâce, n'est tendu que vers ce seul objectif, accéder au mausolée de Cheikh Ahmadou Bamba. L'armée est là aussi pour tenter de conserver une logique aux mouvements de cette marée humaine. Certains de ces militaires sont là, comme à un carrefour, brandissant les bras pour régler la circulation. Un poste de secourisme a pu s'installer également, et tente de conserver son petit îlot d'espace dans la mosquée qui s'active. Une grosse croix rouge sur leurs tee-shirts, les infirmiers ont le plus souvent comme principale tâche d'assister les quelques transes encore causées cette fois, par l’émotion du moment et de l'endroit. En me dressant sur la pointe des pieds, en équilibre sur l'un des axes des barrières de sécurité, j'observe la foule qui, de là où je suis, ne me permet plus de voir le moindre morceau de carrelage. Mais je ne vois pas de corps, seulement des têtes perlées de sueur, tant l'on est pressé les uns contre les autres. Je dois avoir quelque chose qui se lit dans mes yeux, quelque chose comme de l'étonnement, qui suggère aux visages qui me sont le plus proche un petit sourire compréhensif. A l'extérieur des salles couvertes de la Grande Mosquée, dans les larges allées à ciel ouvert, les talibés qui ont enfin aboutis à leur but, se congratulent et échangent des voeux de bonheur et de pardon. J'ai repris un peu mes esprits et me suis soudain fait la remarque que je n'étais pas du tout sûr de retrouver les Baye Fall. Je me suis faufilé encore un bon moment au cœur de la multitude, ne fixant mon regard que sur les couleurs particulières des tenues de fêtes de mes amis, pour reconnaître enfin un visage connu. Dans une salle de prière, j'ai identifié Mor, l'ami d'Abou, alors qu'il se relevait. J'ai pu lui faire signe et il m'a aussitôt rejoint, m'expliquant en me posant une main paternelle sur l'épaule, que ma troupe d'amis s'était inquiétée de la même chose, malgré ma couleur assez distinctive dans la masse ! Plus tard, nous sommes de nouveau réunis et nous apprêtons à poursuivre nos pérégrinations. Nous passons devant la maison du Grand Khalife des Mourides sise face à la Mosquée. Une foule, là aussi, se presse devant les grilles, espérant la sortie de l'héritier de Cheikh Ahmadou Bamba. Recevoir sa bénédiction sera un présent de Dieu, mais l'apercevoir suffirait amplement à tous ces fidèles pour se sentir comblés. Dans la foule, en repartant, je remarque les nombreux petits commerces qui n’ont pas cessé leur activité. Et certains sont pour le moins étonnants. Un jeune vendeur retient mon regard. Il est perché sur un carton, et d'une voix qui n'a rien à envier à celles des crieurs de nos marchés, dans le concerts de sons des hauts parleurs, il propose aux passants... de la lingerie féminine ! Le reste de la journée s’écoule entre visites des différents lieux où les Baye Fall savent trouver des amis, un nouveau petit passage à la maison de Cheikh Dame dans laquelle les ripailles continuent, et des arrêts dans des petits groupes de talibés qui dansent et chantent le nom de Dieu. Fatigue et pause Yamba ne suffisent pas à calmer l'ardeur du groupe. Au détour d'une rue, les Baye Fall qui me précèdent s'animent soudain encore un peu plus. Nous venons de tomber face à face avec quelques membres de la Daara du Walo, les talibés paysans. Ils accourent vers moi également, et sautillent de bonheur en me congratulant encore de ma présence. Les sourires sont radieux. Pour eux l'événement est aussi une vraie distraction, je crois. Il est 02h00 du matin quand nous reprenons le chemin de la maison du Cheikh Babacar. Les rues ne sont plus les mêmes. La fièvre de la journée a envoyé beaucoup de Croyants dans les bras de Morphée la profane, mais elle n’est pas retombée pour tout le monde. Nous circulons en zigzag entre les débris de fêtes, vieux barbecues qui rougirent toute la soirée, déchets de toutes natures et toiles de tentes qui ont remplies leur rôle sous ce fantastique soleil qui a brûlé aussi les esprits. Les larges toiles sont au sol maintenant, tapis de sommeil sur lesquels se sont laissés aller des groupes entiers. On dort là où on s’est laissé tomber, corps contre un autre corps parfaitement inconnu. Dans des ruelles que nous traversons, il faut enjamber cette cour miraculeuse, parfois manquant le sol et écrasant un rêve qui gémit et se rendort aussitôt. Près de la maison du Marabout, tout est calme. Trop calme pour les Baye Fall. Nous reprenons vie un peu plus loin en croisant un feu autour duquel s’exprime encore la joie d’un autre groupe. On se salue, on se gratifie et se réjouit d’être encore conscient de la chance qui est la nôtre de vivre ces instants magiques. - Allons à la Daara Darou Salam, propose Abou. - C'est là où est Mbagnick, rappelle-t-il à mon intention, tant je ne dois plus avoir l'air très alerte. C'est une bonne idée, me dis-je. Mes derniers moments à Touba près d'un mystique ! Le Marabout de cette Daara se nomme Cheikh Ndiguel Fall, un héritier du père des Baye Fall. Autant dire que ce n'est pas n'importe qui ! Et c'est lui qui fit Mbagnick tel qu'il est ! J’aurais dû le voir, lui aussi, mais c’est trop tard. Ou peut-être est-ce mieux ainsi. On n’interviewe pas un grand mystique. On l’écoute. Et je ne peux plus rien entendre. J’ai déjà bien trop à digérer ! Dans l’enceinte de la Daara, il y a encore une foule qui profite de la nuit. Mais uniquement des Baye Fall. Ils mangent, ils chantent et prient. Se reposent un peu, et repartent pour une nouvelle litanie. Les chants m’emplissent la tête. Les rythmes sonores bourdonnent à mes oreilles. Les mouvements m’hypnotisent encore. On me saisit par les mains, c’est Mbagnick. Son regard plonge dans le mien, il me regarde longtemps. Ses yeux gonflent encore de bonheur. Ou peut-être de larmes. Je sais que cet homme aime tout le monde. Et puis il sourit, et ses sourcils se haussent brutalement, laissant une immense lumière pénétrer son regard. Un feu qui s’allume à chaque pensée. C’est comme s’il réalisait qu’il me tient les mains et que tout son bonheur est là. Cet homme est heureux, c'est tout. Il est doué d’un bonheur permanent, fait pour digérer la tristesse de ceux qui croisent sa route. Il prononce quelques mots que je ne comprends pas mais dont je perçois la chaleur. Autour de nous, l’immense ronde des Baye Fall, dont il s’est extrait pour venir à notre rencontre, a continué sa lente reptation. Nous sommes au cœur des anneaux d’un long ruban de prière. À tous petits pas, les yeux mi-clos pour la plupart, les Baye Fall répètent sans lassitude la prière qui les tient encore debout. Il prononce le nom de Dieu et cela les fait vivre. - Lâ ilâha illa’ Llâh, lâ ilâha illa’ Llâh... Me tenant toujours une main sur laquelle il a encore renforcé la pression, il nous entraîne vers le fond de la grande cour où l’on peut s’asseoir sur les bancs disposés ici ou là. On serpente encore et on se greffe contre un petit groupe... en train de fumer du pohne et des cigarettes. Le fait que la discrétion de soit pas de mise me surprend. - Vous fumez ici, dis-je après un court moment d’incrédulité ? Mbagnick ne fait montre d’aucune gène à ma question et me répond doucement. - Ici, dans cette Daara, c’est le seul endroit de Touba où nous pouvons fumer. C’est une permission du Cheikh Ndiguel. Une permission qu’il nous donne à nous. Parce qu’il sait que c’est dur. Et que le travail que nous faisons tous les jours est encore plus dur. Le Cheikh, lui, sait ce qui est vraiment important. Il aimerait sûrement que personne ne fume, car il sait que c’est mauvais. Mais il sait aussi tout ce que nous pouvons donner de nous-mêmes. Nous ne le faisons pas devant lui, mais sinon, ce n’est pas grave. Après, c’est à toi de faire ou de ne pas faire. Je place le tabac entre mes lèvres, tends mon paquet à Mbagnick, et d’un geste le fait circuler ensuite jusqu’à ce qu’il disparaisse au bout d’un banc. Épaule contre épaule, nous fumons et recrachons les volutes en regardant le ciel. Encore un peu de magie ! Paternel, le vieux Baye Fall s’enquiert de mon voyage et me pose mille questions. Je réponds, et je croise le regard d'Abou qui m'observe, heureux sans aucun doute de mon propre contentement. Il hoche la tête, ébroue rapidement ses longues dreadlocks et saisissant à son tour la main de Mbagnick, le guide au cœur de la fête. Ils sont là tous les deux, dans la ronde des Baye Fall. Il prient et chantent. Chacun d’entre eux est Un... et multiple. Mbagnick a le front relevé, la bouche entrouverte et les yeux qui sourient. Son regard est toujours le même, empreint d’un bonheur intérieur qui rejaillira sur quiconque le croisera. Le matin, nous parlons peu en nous dirigeant vers le lieu de notre rendez-vous avec le chauffeur. Nous marchons, la tête encore un peu dans les étoiles. Je frotte mes vêtements et un nuage s'en détache, flottant un instant autour de moi avant d'être pris par la brise qui chauffe déjà l'air. Toute la poussière soulevée par la brutale migration se redépose doucement sur la ville, recouvrant Touba d’un manteau de sable.
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