1 - Des talibans au Sénégal |
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| Écrit par Emmanuel Brisson | ||||||||||||||||||||||||
| 15-05-2008 | ||||||||||||||||||||||||
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Dakar. Des passagers s’extraient des véhicules à l’arrêt, s’ébrouent, et secouent la poussière qui les a recouverts pendant leur voyage. Sur le grand parking de la gare routière, le va et vient des minibus et des taxis “sept places”, est incessant. Les véhicules qui arrivent se font guider à travers un labyrinthe de vieilles carrosseries par une multitude souvent dépenaillée venue chercher là l’occasion de gagner quelques pièces. Ces petits travailleurs, en fait beaucoup plus organisés qu’ils ne le semblent, dirigent jusqu’à la zone qui leur est prescrite tous ces taxis-brousse qui se succèdent. Nombre de vendeurs circulent en proposant à boire, à manger, et toute une variété de quincaillerie. Beaucoup vendent aussi des livres. Des livres sur les religions. Des livres qui parlent du prophète Mohamed, ou du Christ dans l’Islam. Ou encore des confréries soufies, d’ici ou d’ailleurs, et d’abord de la confrérie Mouride, la plus active au Sénégal. Les voyageurs hèlent les vendeurs pour étancher leur soif, d’autres s’attardent devant les petits étalages que portent en bandoulière ces commerçants parfois très jeunes. Au milieu de la cohue de voyageurs qui se croisent, s’arrêtent, se saluent ou s’invectivent, quelques adolescents au look rasta déambulent et agitent un bol de bois dans lequel s’entrechoquent deux ou trois petites pièces. Ce sont en fait de jeunes Baye Fall en pleine quête, d’argent ou de nourriture. Ces adeptes de la confrérie Mouride ont ainsi fait le choix de la mendicité et du travail manuel en lieu et place de la prière et de toutes autres obligations religieuses normalement prescrites par l’Islam. Je suis déjà passé de nombreuses fois à cet endroit lors de précédents voyages. Je traverse donc la foule du pas volontaire de celui qui sait où il va. Je sens que de nombreuses paires d’yeux sont braquées sur moi, attendant la moindre hésitation de ma part pour me proposer une place dans une voiture “pas chère” ou “qui va partir tout de suite”. Quand je m’arrête devant l’une d’elles, plusieurs voix m’interpellent et me citent toutes les destinations du Sénégal. Un coup d’oeil à un vieux bonhomme qui vient de prononcer le sésame et je me laisse entraîner vers un minibus à moitié plein dont le toit regorge déjà de bagages aussi divers qu’un étalage de boutique. Je me fais confirmer une ultime fois que le “taxi” dans lequel on vient de poser mon sac partira bien vers la Petite Côte. “Bientôt, bientôt”, le temps que toutes les places soient occupées. Les passagers avec qui je vais partager ce court voyage ont rapidement été regroupés par mon rabatteur à qui le chauffeur donnera une petite commission. Les voyageurs, malgré la chaleur, s’entassent au plus vite dans les taxis pour s’assurer une place confortable. Il ne me restera qu’un siège à l’arrière et le trajet n’en sera que plus chaotique. Mais tout est bon plutôt que cette fournaise. Un vendeur ambulant me propose un petit sachet plastique rempli d’eau glacée. Tout en sirotant, je fais le tour de mon minibus. Le pare-brise est barré d’un large autocollant pare-soleil sur lequel s’étalent les lettres “Alhamdoulilahi”, “grâce à Dieu” en Arabe. Dans le brouhaha ambiant, une courte litanie répétitive s’élève régulièrement des petits groupes de Baye Fall qui continuent leur quête. Ils répètent ce chant comme autant de prières. - Lâ ilâha illa’ Llâh, lâ ilâha illa’ Llâh... Il n’y a de Dieu qu’Allah, il n’y a de Dieu qu’Allah… L'un d'eux, un gamin qui ne semble pas avoir plus de 12 ou 13 ans, s’approche, agitant toujours devant lui son bol d’aumône. Son boubou multicolore est à moitié recouvert de boue séchée. Autour de son cou, il y a plusieurs cadres de cuir sur lesquels sont collés des portraits de Cheikh Ahmadou Bamba et de Cheikh Ibrahima Fall, les maîtres originaux de leur confrérie religieuse. Le jeune Baye Fall s’est planté devant moi et me tend de nouveau sa sébile : - C’est pour le Magal, dit-il. Le grand Magal de Touba. J’acquiesce et laisse tomber une petite pièce, créant ainsi instantanément autour de moi un regroupement de toutes ces jeunes figures émaciées. Les yeux sont fiévreux, de leurs spartiates conditions de vie, mais peut-être surtout de la ferveur qui les anime et les entraîne de nouveau rapidement dans leur psalmodie sacrée. Pour le Calendrier hégirien, le pendant musulman de notre calendrier grégorien, nous sommes à quelques jours du mois de Safar. Le 18 de ce mois, dans la ville sainte de Touba où repose le fondateur Mouride, vont se dérouler les festivités religieuses les plus importantes du pays pour nombre de Croyants : le Grand Magal. Dans un pèlerinage à la grande mosquée de Touba, on va fêter l’anniversaire du départ en exil d’Ahmadou Bamba. Un exil ordonné par les autorités coloniales françaises.
Le grand Sénégalais en djellaba qui a traîné le morceau de tronc d’arbre vers le feu se redresse brusquement au moment où les flammes enveloppent les morceaux de poulets à griller. Je ne l’ai encore jamais rencontré. Il secoue dans ma direction une tête qui me parait gigantesque tant la coiffure rasta qu’il arbore est épaisse. Ses yeux sont brillants, écarquillés. Son regard ne me quitte pas. Il transpire, et s’essuie le visage de l’avant-bras avant de pointer sur moi un doigt prophétique. - Tu vas devenir un taliban toi aussi... ! Et il éclate d’un rire bruyant, aussitôt repris tout autour du feu. Je me doutais que mon arrivée, et les raisons de mon voyage, mon objectif de réaliser un reportage en les suivant, eux, seraient au cœur des conversations. Et que l’on viendrait me jauger, voire me provoquer, méfiant que l’on serait du regard d’un Toubab, un occidental, sur la religion des Baye Fall. Près de moi, Abou s'est redressé. Je ne suis pas sûr que la plaisanterie d’une quelconque proximité des djihadistes barbus d’Afghanistan avec eux, amuse beaucoup le jeune homme. Des fois que je n’aurais pas d’humour ! Alors il juge bon d‘expliquer. - Ici, on est des talibés, pas des talibans. C’est comme ça qu’on dit chez nous. C’est un “arabisme”, tu vois, insiste t-il ! - Un étudiant, oui. Et vous étudiez quoi ? Le Coran ? - Quand tu es plus petit, oui. Ou même toute ta vie. Mais tu peux simplement apprendre à être parfait. Si tu es un Talibé, c’est toute la vie en fait ! Abou s’est de nouveau laissé couler sur le dos et a refusé d'un geste la cigarette de marijuana qu’on lui tendait. Allongé près du grand feu qui crépite de plus belle, il a plongé son regard dans le flot de grains de sable qui lui filent entre les doigts. Et puis doucement, il a levé les yeux vers ses amis qui ont commencé à tourner autour des flammes dans un rythme lent, juste portés par le son d’un tambour, d’un “jembe”. Comme en transe, la petite troupe en file indienne lance vers le ciel une mélopée toujours répétée. Toujours cette litanie sacrée, leur prière permanente et éternelle. - Lâ ilâha illa’ Llâh, lâ ilâha illa’ Llâh... - On chante le nom de Dieu... pour l’honorer... On est des Baye Fall, dit-il avec dans le ton, l’évidence de ceux qui croient en des desseins supérieurs. Lorsque tout le monde fut repu de ce qu’il était venu chercher sur cette plage, chacun se sépara. Les Baye Fall se lancèrent, comme à l’accoutumée, dans une série de saluts respectueux. Je remarquai chez chacun d’entre eux, outre les symboles de leur foi, de nombreuses amulettes “bibelots” et gris-gris porte-bonheur. Sur la piste qui nous remmenait, Abou et moi, vers sa maison où j’avais été invité, je le questionnai sur leurs significations. - Mais ça ce n’est pas de la superstition, tu sais ! C’est fait avec la religion. Dedans, c’est le Coran, précisa-t-il en désignant un petit carré de cuir que lui même laissait pendre à son poignet. - Mais qui te l’a donné celui-là ? - C’est mon Marabout ! Enfin, c’est le Cheikh quoi... C’est un homme de Dieu, c’est à lui qu’on obéit. - Et..., c’est une protection...? Abou continua de pousser doucement ses pas dans le sable des pistes de Somone. - Tout ce qui marche pour moi ne marche pas forcément pour toi, dit-il simplement en écartant un peu les bras. Il fouilla dans ses poches et en sortit un portrait, de la taille d’une photo d’identité, de Cheikh Ibrahima Fall. Il me la tendit en me jetant un coup d’oeil à la dérobée. Pour sentir mon intérêt, ma curiosité. - Si tu veux voir vraiment, c’est possible, ajouta-t-il. Si tu a du temps, je peux t’emmener voir mon Marabout. Il t’expliquerait... Pour connaître le Baye Fall, il faut aller voir sur place. Le Baye Fall..., il faut le vivre.
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