5 - Dans les daaras |
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| Écrit par Emmanuel Brisson | ||||||||||||||||||||||||||||||||
| 15-04-2008 | ||||||||||||||||||||||||||||||||
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Il n'est pas facile de faire preuve de respect sans obéir aux règles de l’environnement dans lequel on évolue. Quelle est la conduite à adopter vis à vis des cheikhs que je rencontre ? Dois-je en fait me fondre dans le décor et faire les mêmes gestes que les Baye Fall ? Je pense à ce moment à l’histoire de l’explorateur Burton qui se déguisa en “Croyant” pour visiter La Mecque... C’est ce proverbe sénégalais qui va répondre à ma place : “Si tu arrives dans un village où tout le monde est nu, mets toi nu ou c’est toi le fou !” La voiture qui nous emmène à Dakar accélère dangereusement pour doubler un mini bus. Elle s’accroche un instant au sommet d’une ornière, et dans un brusque coup de volant, tente de se mettre à la hauteur du bolide qui nous précède. Nous nous retrouvons pendant un bon moment dans un nuage de sable qui dissimule tous les dangers qui pourraient arriver en face... à la même vitesse. Je cache mon visage, et mes pensées, sous un chèche qui me garde de la poussière. Dans le taxi collectif, tout le monde en fait autant. À côté de moi, Abou est devenu invisible, dissimulé sous les plis de tissus qui le recouvrent et le protègent. Nous sommes partis tôt ce matin de Somone pour commencer une tournée des daaras et voir d'un peu plus près leur fonctionnement et leur réalité. Le cheminement habituel d’un jeune, ou d’un enfant, qui s’intègre au schéma de développement Mouride passe donc d’abord par les daaras. À la fois école coranique et ferme « collectiviste », ces regroupements communautaires motivent des avis très partagés. Jusque dans la presse sénégalaise, on peut régulièrement voir relater un incident dans l’une de ces écoles un peu particulières. Des incidents d’ailleurs propres aux daaras de toutes les confréries et pas seulement mourides. Des cas scandaleux aux yeux de la communauté internationale, mais aussi pour les élites sénégalaises, comme des histoires d’enfants enchaînés et asservis, font donc périodiquement les choux gras de ceux qui remettent désormais en question ce système d’éducation des marabouts. Les talibés pensionnaires des daaras sont normalement de simples élèves qui apprennent le Coran et participent éventuellement aux travaux de la collectivité. Mais il y a, en effet, de nombreux cas dans lesquels les jeunes talibés, mal nourris, peu vêtus et pas soignés, se retrouvent sous la coupe d’un Marabout qui les envoie mendier dans les rues, menacés de punitions physiques s’ils ne rapportent pas suffisamment d'argent. Totalement désavoué par les principaux maîtres de la confrérie Mouride, et par le Khalife général en particulier, cette pratique est surtout l’apanage de daaras citadines. Des ONG qui estiment le nombre de ces enfants à plus de 150 000 à travers le pays, considèrent qu’ils fourniront l’essentiel de la criminalité du pays. Mais il faut sans doute comprendre la motivation, l’espoir des parents qui vivent eux-mêmes dans un dénuement total, lorsqu’ils confient leurs enfants à ces marabouts, pensant ainsi leur offrir une chance pour l’avenir. Car cette chance existe, si l’enfant n'a pas eu la malchance de tomber sur l'un de ces marabouts « photocopies », comme les appelle Abou. Dans la pièce où nous nous asseyons, les murs sont recouverts de portrait de Cheikh Ahmadou Bamba, de Cheikh Ibrahima Fall, et de l’actuel khalife des Mourides. Des inscriptions religieuses en arabe complètent l’austère décoration. Au sol, trois matelas de mousse forment tout l’ameublement. Je ne suis pas le seul ici à attendre la venue du Cheikh Babacar Mbacké, le Marabout d’Abou. Rencontrer un descendant en ligne directe d’un saint homme est un moment forcément intéressant, même si vous n’êtes pas croyant. Et le Cheikh est parait-il pourvu d’un fort charisme ! Mais c’est une occasion qui va demander de la patience... Le Cheikh Babacar Mbacké est lui même un Baye Fall. Il est d'ailleurs plus souvent aux champs avec les travailleurs. Ici, c'est donc l'une de ses daaras, surtout dédiée à l'apprentissage coranique. Mais la vraie, elle est à Touba, la ville sainte. En attendant l’arrivée du Cheikh, je sors de la chambre pour explorer le reste de la maison. C'est encore une petite demeure dont les portes de chacune des salles donnent sur la cour centrale, à la mode africaine. Une pièce est fermée, c'est là que dort le Cheikh quand il réside ici, me dit-on. A côté, il y en a encore une avec, au mur, un tableau noir sur lequel quelques inscriptions arabes ne sont pas encore effacées. Le sol est recouvert de nattes en plastique. C’est la salle de cours des talibés. Ici, ils apprennent à lire l’arabe avec le Coran, avant de s’appliquer à reproduire sur tous les supports disponibles quelques sourates de la “Récitation”. Un homme est allongé sur le sol, la tête posée sur un sac de voyage. La trentaine, il est habillé à l’occidentale. Je le salue. Il se redresse en me rendant mon salut. Il s’appelle Samba, dit-il, et il est professeur de français dans un lycée de Dakar. Je l’interroge sur sa présence ici. - J’ai des problèmes avec mon logeur, me répond-il. Je suis venu dormir ici en attendant de retrouver un logement. Il y a une vrai solidarité chez les Mourides. Et puis ici, il y a la quiétude. Un vrai repos de l’esprit. Je me sens libre quand je suis là. L’occasion est belle. Je lui sers donc mon propos. - Que pensez vous des Baye Fall ? - L’esprit des Baye Fall est dans tous les Mourides, dit-il, avant de me tenir toujours la même distinction entre les vrais et les faux Baye Fall. Certains pensent que les Baye Fall agissent selon le Ndiguel, l’ordre du Marabout, sans libre arbitre. C’est faux, la plupart du temps. Mais pourtant, ce n’est pas forcément toujours une mauvaise chose, vous savez. Regardez ! En matière de foi, quelle place peut avoir le libre arbitre, puisque la foi ne va pas de paire avec la raison. Je sais que c’est contraire à la pensée européenne. Chez vous, comme dit Julien Green, la foi est le fruit de l’intelligence. Je relève l’érudition, une lacune pour moi. - Et au Sénégal, je demande, c’est l’intelligence qui est le fruit de la foi ? - On peut dire ça, sourit-il. Cela a eu en tout cas une importance majeure en terme de développement. L’économie, au trois quart, est détenue par des Mourides. Et nous avons permis la création d’un système d’épargne, investis dans l’éducation, dans les logements sociaux... Bamba est venu pour aider l’Islam, parce qu’on est peut-être dans une période de fin du monde. Avec cette pensée Mouride, c’est une oeuvre de sauvetage du monde entier qui s’est mise en route. - Mais le Mouridisme, c’est l’Islam... - Oui, mais dans des pays comme l’Afghanistan, l’Iran ou le Nigéria, ils ont trahi le Coran. Ou ils n’en n’ont pas compris le message ! Car le contenu de l’Islam repose sur une structure de paix. Nous les Mourides, et surtout les Baye Fall, nous devons montrer l’exemple. Ce que l'on m’a déjà dit à propos de La Mecque m'a interpellé et peut choquer un certain nombre de musulmans. Je lui rapporte donc cette conversation. - Touba et La Mecque, c’est pareil, répond-il sûr de lui. Alors, si pour les arabes, c’est de l’hérésie, c’est qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Je crois que leur problème, c’est que Touba est en Afrique Noire, et que Bamba était un noir ! Regardez, les gris-gris en Afrique. C’est interdit par l’Islam des Arabes. Pourtant, c’est une tradition africaine que pratiquent aussi des descendants du prophète en Afrique, les Chérifs. Touchez le mausolée de Cheikh Ahmadou Bamba, c’est toucher la Kaaba à La Mecque, conclut Samba. Quand je rejoins Abou qui patiente toujours dans la première pièce, le Talibé qui nous a accueilli est penché sur un téléphone. Il parle avec le Cheikh. Le Marabout ne reviendra pas ici aujourd'hui. Il a pris la route du nord pour rejoindre des talibés qui vivent et travaillent dans des champs créés depuis peu. Il aime être avec les Baye Fall, me rappelle-t-on. Il faudra revenir... ou aller le voir dans les champs... ou à Touba ! Dans la cour, une vingtaine de femmes de tous âges s’est assemblée. Elles ont pris place sur le sol, sur tout le petit espace et contre tous les murs de l’enceinte. Elles attendent le cours que va leur donner un des talibés de confiance du Marabout. Les drapés dont elles sont toutes vêtues se sont plissés lorsqu’elles se sont assises, et ont fait disparaître les formes des corps. Elles portent aussi un voile sur la tête, mais rien de trop austère, ni trop contraignant. Les fines étoffes de couleurs les voilent, disons... avec goût! De retour sur la gare routière de Dakar, Abou a trouvé rapidement à réserver deux places dans un véhicule qui allait partir dans notre direction. Puis nous avons pris le temps de manger dans l'une de ces gargotes qui pullulent sur la place. Elles se ressemblent toutes. Quelques bancs, et parfois une table, sont posés sur le trottoir à côté d'immenses marmites dans lesquelles est conservé le Thieboudienne. Il y a dans chacun de ces petits restaurants un turn-over incessant de clients voyageurs. Un coup de feu qui dure toute la journée ! Nous sommes rentrés directement à Somone. Je frotte encore un peu la poussière qui me recouvre. Il fait chaud. J'ai soif. Cette première visite d'une Daara ne m'a pas appris grand chose. Abou va rejoindre les Baye Fall. Il s'assurera ainsi que le petit commerce qu'il a laissé en gérance ne rencontre pas de problèmes. En l'attendant, je choisis d'entrer dans un de ces ensembles touristiques qui bordent la route. Une terrasse soignée et décorée de plantes laisse apparaître un bar derrière lequel une jeune femme semble s'ennuyer ferme. Au col de sa chemise blanche, une étiquette signale que notre hôtesse se prénomme Aïda. A cette heure, les touristes sont encore à la plage, ou partis pour l'une des excursions réalisables alentour. Je m'assoies face à la barmaid et je commande quelque chose de glacé. - Ouhh... Vous avez eu chaud !? Haaa... mais où tu es allé ? J'explique alors mon voyage de la journée. La jeune fille m'écoute gravement dès que je prononce le mot Daara. A 21 ans, elle a déjà son avis sur la question. - Mon fils n’ira jamais dans une Daara. C’est beaucoup trop dur, l’emploi du temps y est trop sévère. On se lève tôt. Il y a parfois des enfants battus. Pas punis, battus ! Il y a des maîtres qui disent aux enfants, si tu ne ramènes pas 500 francs (CFA), je vais te frapper. - Mais là, c'était une Daara Mouride, dis-je. Je ne sais pas si cela se passe aussi comme ça... - Il y a des maîtres mourides, ou tidjanes, et tous les autres ont des daaras aussi. Mais c'est la même chose. Moi, j’étais à l’école coranique pendant 2 ans comme tout le monde, avant l‘école française. La Daara, tu y restes beaucoup plus longtemps. - Je m'intéresse aux Baye Fall... Ce sont de bons musulmans pour toi ? - Un bon musulman, c’est pour moi quelqu'un qui fait la prière, et qui a la gentillesse, la tolérance. Elle secoue la tête en regardant un verre qu'elle vient de saisir. - Je ne veux pas d’un mari qui voudra que mes enfants aillent dans une Daara, finit-elle. Lorsque je retrouve Abou sur la plage, près de sa "boutik", il termine une discussion avec un couple de blancs. Il me rejoint l'air heureux. - C'est des touristes français... Ils sont gentils... Je vais faire une excursion pour eux, comme guide. Je leur ai dis de venir ce soir sur la plage... écouter la musique. Nous nous asseyons près d'un petit groupe en position d'observation des touristes nouvellement arrivés. Il s'agit d'attendre à l'ombre d'un muret, au bord de la plage, pour être sûr de voir passer la plupart des locataires des hôtels. Chacun qui repère des nouveaux venus gagne le droit de "passer à l'attaque". Il devient pour les jours qui vont suivre, l'interlocuteur privilégié de ces touristes là. Pour répondre à tous leurs besoins, et pour garder l'occasion d'une vente de souvenirs. Et gare à qui tenterait de s'approprier une clientèle déjà cernée ! Je raconte mon entrevue avec Aïda. Abou écoute, toujours très attentif quand il s'agit de la réputation des Mourides ou des Baye Fall. Il fait une petite grimace avant de répondre - Il y a des enfants encore confiés aux marabouts photocopies, à des animistes, quoi ! C’est très mauvais, car ils ne reçoivent pas d’enseignement religieux. Et le travail dans les champs, pour le développement, ça n'existe pas comme chez les Mourides. Les daaras mourides sont très différentes. - J'ai lu dans le journal qu'à Dakar, un enfant de 8 ans s’était sauvé d’une Daara parce qu’il était battu par le maître. Il a été recueilli par une famille qui s’est rendu compte que l’enfant avait été maltraité. Le père a été prévenu, et il est venu de son village pour le chercher. Il a été faire une déclaration à la police ! - Oui, répond Abou sans tourner la tête. Je l'ai vu... Le maître, il est fini. Mais c’était un Tidjane ! - Il y a bien une petite Daara à Somone ? - Oui. Je ne connais pas le Cheikh..., mais nous pouvons aller si tu veux... J'avais appris l'existence de cette Daara il y a quelques jours, alors que je commençais à poser des questions sur les quelques enfants que je voyais faire le Madial, la quête, dans la grande rue de Somone. Je n’avais pas réussi à en apprendre beaucoup sur le sujet lorsque j’en avais parlé autour de moi. La soirée s'est annoncée comme à l'accoutumé. Nous avons pris le thé au bord de la route, près de la boutique, avec quelques Baye Fall. Puis, lorsque les dernières lueurs du jour ont irisé les murs de tôles ondulées, Abou s'est levé et a commencé à décrocher les tableaux, ranger les statuettes et ramener les instruments de percussion, disséminés tout autour de là. Le petit groupe de musiciens qu'il forme avec les autres profite encore de ce moment pour les répétitions. Alors comme chaque soir de ma présence parmi eux, je suis dans le rythme ! Et je ne suis pas le seul. Les vacanciers qui reprennent les chemins des hôtels après avoir fait le tour des souvenirs, ou les derniers d'entre eux à quitter la plage, dans une tenue légère - au grand dam des Baye Fall - ou encore les passants sénégalais, même en voiture, souvent s'arrêtent et profitent de même. Et les sons s'enchaînent sans se ressembler, et les instruments passent de mains en mains, de cuisses en cuisses. L'un se lève du jembe sur lequel il était assis et laisse sa place au premier debout à côté de lui, qui reprend de plus belle la symphonie des peaux de bêtes, tandis que le premier frotte ses mains endolories l'une contre l'autre. Et puis la nuit est là. Dans un même mouvement, la porte de l'échoppe d'Abou a été close et tous les tambours portés sur la plage. Je les suis, traînant les pieds avec les derniers, déjà hypnotisé. La nuit, le feu, la musique et les chants, et puis le thé encore, dans un air de Yamba, et le cri de l'un est repris de nouveau par les chants des autres. Le couple de Toubab qu'a invité Abou semble plus qu'à l'aise également. Ils ont ce sourire permanent du visiteur attentif, du voyageur qui en fait son premier passeport. Et ça leur réussit d'ailleurs ! Ils voient se succéder près d'eux tous les Baye Fall, qui leurs souhaitent plus qu'ils n'en recevront dans toutes leurs Saint Sylvestre à venir. Et ils posent des questions. Et je sais ce qu'on leur répond. Les Baye Fall aiment expliquer, si on leur demande ! Le lendemain, je fais les cents pas sur les pistes de ce petit quartier du village où est construite la mosquée. Pas de minaret, juste un petit dôme, court et étroit, comme un mini clocher, signale la particularité de ce tout petit bâtiment de couleur ocre. Un vendredi, après la prière, j’ai vu en sortir un jeune homme, l’iman de Somone. C’est le Cheikh Modou Mbacké, qui est né à Touba, m’a-t-on expliqué. Il a des terres à Somone maintenant. Des terres données par les habitants pour qu’il y développe des cultures. Neuf hectares qu’il pourra un jour exploiter dans le cadre de sa Daara, avec ses talibés. Un travail dont la réussite dépendra essentiellement du courage et de l’abnégation de ceux qui se seront engagés dans cette voie. Abou arrive enfin et m’entraîne aussitôt. En approchant de chez le Marabout, derrière les murs qui abritent sa maison et la Daara qu’il dirige, on entend les talibés en pleine récitation coranique, comme une mélopée lancinante. Sa voiture, une vieille BMW, est dans la cour. Il est donc là. Mais ce sont deux femmes qui nous accueillent. Abou exprime avec déférence l’objet de notre visite et l’on nous fait pénétrer dans un petit salon, une petite pièce aux murs gris, vierges de toute décoration. Dans cette austérité des murs, l’ameublement s’impose à mes yeux. Il est composé d’un canapé trois places, de deux fauteuils, d’un tapis, et d’une petite télé qui repose sur une table. Compte tenu de l’environnement, il s’agit d’un intérieur très confortable. A cette heure, le Cheikh se repose. Il est là, assis sur le canapé, le dos parfaitement droit, il regarde la télé. Abou pratique les salutations d’usage, puis explique les raisons de ma présence. A 25 ans, le jeune Marabout est un bel homme ascétique, vêtu d’une djellaba immaculée. Il a un vieux Coran dans les mains. Un livre qui porte l’état des nombreuses heures d’études auxquelles l’imam s’oblige toujours. Lui même n’est jamais passé par aucune autre école que celle des daaras, que celle du Coran. C’est son seul livre d’étude. Il est venu vivre à Somone, sur commandement bien sûr, pour ouvrir cette Daara. Il a déjà deux femmes. - Bientôt une troisième, je demande ? - Je voudrais plutôt diminuer répond t-il en riant. Avec trop de femmes je ne peux plus respecter mes moments avec dieu, reprend-t-il plus sérieusement. - Combien avez vous de talibés ici ? - Il y en a 37. Aujourd’hui, ils ne sont pas tous là. Certains sont déjà partis faire le Madial. Mais ils sont souvent là tous ensemble. - Comment se passe une journée ? - De 9h à 12h, c’est l’enseignement du Coran. On apprend une sourate, par exemple, et puis je la commente. Je leur explique ce que le prophète nous a enseigné. Ensuite, de 12 à 13 heures, les talibés écrivent le cours et puis ils me le présentent. Après, ils partent pour le Madial. Pour le repas..., et c’est important pour apprendre l’humilité. Et puis l’après-midi, entre 15 et 17 heures, ils sont de nouveau en étude. Le soir, il y a un deuxième Madial, après la prière du soir. Les plus faibles intellectuellement vont le faire, mais les plus forts restent ici pour étudier encore et avancer dans la connaissance. - Le Madial apprend à être humble, répète-t-il. Ici, au Sénégal, certaines ethnies se trouvent supérieures à d’autres. Certaines ont été les esclaves des autres. Alors si les gens des ethnies qui se pensent supérieures font le Madial face au soi-disant inférieurs, forcément cela apprend l’humilité. Et tellement vous apprenez la bassesse qu’après, même si vous devenez puissant, vous saurez rester humble ! Brusquement le Cheikh se lève. Son sourire s’est effacé. Je suis d’abord surpris, pensant avoir commis quelque impair, mais je comprends aussitôt. Il fait un sonore claquement des doigts pour intimer le silence et signale ainsi l’heure de la prière. Le Marabout, sans plus s’occuper de notre présence, se tourne vers la direction de sa croyance, et entame tout haut sa récitation. Un peu plus tard, il se rassoit et me gratifie de nouveau d’un agréable sourire. Pendant ce temps, Abou comme moi, n’avons pas cillé! Et la conversation reprend. - Tous les enfants habitent ici, je demande ? - Oui. vous savez, certains de leurs parents sont des talibés du même Cheikh, alors ils savent ce qui est bien. Les autres le choisissent car ils ont une grande confiance en lui. Quand les jeunes talibés arrivent, ils sont comme une bougie sans mèche. Ici, ils trouveront le feu. Le feu, c’est l’enseignement ! - Et ces jeunes talibés, ils apprennent bien ? - C’est comme à l’école, il y a des forts et il y a des faibles. - Et ils se reposent quand vos élèves ? - Le vendredi, et certains autres jours. Ils ont plus de temps de repos que dans les écoles normales. - Mais puisqu‘ils restent ici..., ils font quoi de leurs journées ? - Ils jouent ! - Et le vendredi, ils vont à la mosquée, les petits talibés ? - Non, pas tous. Certains sont trop petits. Ils y vont à partir de 10 ou 12 ans. - En tant qu’imam de Somone, vous êtes content de vos fidèles, ou y a t-il encore beaucoup de travail ici pour vous ? - Oui, il y a effectivement beaucoup de travail. Un travail de toute une vie. Ici, beaucoup préfère l’argent facile gagné avec les touristes, plutôt que le labeur. Je pense à Abou qui doit rougir intérieurement. Je questionne ensuite le Cheikh sur les Baye Fall, et lui parle de la distinction que l’on a faite devant moi des vrais Baye Fall et des Baye Faux. - Les vrais sont dans les champs, dit-il avec assurance. - Je crois qu’ici même, j’en ai croisé des vrais comme des faux, dis-je ! - Vous avez des noms ? demande-t-il sans que je puisse deviner s’il y a de l’ironie dans sa voix. Les vrais sont dans les champs, répète le Marabout. - Et Abou, je demande un peu provocateur ?! - Lui est un vrai ! Je jette un coup d’oeil rapide à mon ami qui doit tout de même se sentir rassuré. Il demeure impassible. - Vous avez des champs..., qu’avez-vous comme projets ici ? Comment aller vous faire vivre vos talibés ? Le Marabout m’explique alors qu’il est toujours en recherche de dons d’argent. Pour développer des projets justement. Comme celui de construire un poulailler dans la cour et d’acheter suffisamment de volailles. S’il a 1000 poules, dit-il, il pourra faire un profit de 500 000 CFA (750 euros) chaque 40 jours. Il pourra donc aussi embaucher des femmes pour travailler ici, comme ça les talibés auront plus de temps pour apprendre. Je fais un mouvement de tête appréciateur de ses espérances de développement, mais j’ai un peu la désagréable impression qu’elles s’adressent à moi. Je ne le laisse pas penser plus longtemps aux destinations de mes bonnes oeuvres et lui demande à brûle pourpoint s’il est possible de rencontrer les talibés qui sont ici. Nous sortons et traversons l’étroite petite cour intérieure de la Daara. Elle sépare sa maison proprement dite de la salle d’études des talibés. Nous pénétrons dans une pièce simplement bétonnée, sans porte, de trois mètres sur quatre. La lumière n’entre que par l’ouverture de la porte et par une fenêtre sur le mur opposé. Ou plutôt une lucarne, qui ne connaît pas non plus de fermeture. Une douzaine d’enfants sont là, assis à même le sol, côtes à côtes et faces aux murs, formant ainsi comme un second rempart tout autour de la pièce. Ils étudient et ne sont aucunement distraits par notre entrée, en tous cas en apparence. Tous les autres sont au Madial. Les jeunes talibés lisent à hautes voix une sourate du Coran qu’ils ont auparavant écrite sur de grandes planchettes de bois rectangulaires, aux bords arrondis, un peu aux airs des tables de la loi de Moïse. Leurs voix fluettes récitent un arabe qu’ils ne comprennent peut-être pas encore, psalmodiant le texte religieux, les uns butant sur quelques mots et se dépêchant de rejoindre les autres dans la même litanie. Sur un mot bref du Cheikh, ils se lèvent tous vivement et sortent le sourire aux lèvres se planter devant moi sous le soleil. Leur Marabout les fait s’aligner, dos au mur de sa maison. Ils s’assoient alors sur un nouveau signe du maître, échangeant des regards amusés, se collant les uns aux autres en trémoussant leur derrière sur le sol de graviers. Je constate que le Marabout a l’air, à cet instant, lui aussi plutôt bon enfant. Il regarde les gamins avec un air complice. Moi aussi, je contemple les visages des gosses qui prennent les mimiques de tous les élèves qu’une distraction est venue tirer de la routine de leur journée de cours. Ils me présentent tous des dents éclatantes, et chacun à la suite me donne son prénom et son âge. Ousseynou est l’aîné. Il a 15 ans et sa famille vit à Thies. Mbaye, lui, est né à Saint-Louis et a 12 ans. Le plus jeune de ces enfants a 7 ans. Aucun d’entre eux n’a l’air malheureux. Mais ma présence fausse tout. Je reste un peu silencieux, comme pour faire durer le moment, comme si cet instantané corrigeait tous les abus dont j’ai pu lire les récits. Ils n’ont pas l’air malheureux, non, mais leurs yeux sont battus, fatigués. Certains présentent des boursouflures aux paupières, des infections causées par la poussière qu’il y a dans l’air. Le problème n’est pas le strict apanage des daaras. Les enfants ne sont pas tous vêtus de la même pauvre manière. Certains portent jeans et tee-shirts, vieux, délavés, et sales surtout, sauf pour l‘un d‘entre eux, à la mise un peu plus propre. Mais d’autres sont simplement enguenillés ! Short trop large et déchiré, tee-shirt « chemise de nuit », morceau de tissu qui a peut-être été une chemise, ils sont habillés oui, ou plutôt accoutrés ! Je suis à genoux devant la rangée de petites bouilles, sans cesser de leur sourire également. J’aimerais pouvoir leur demander autre chose que leur nom. Mais quoi ? Etes-vous heureux les enfants ? Une des femmes du Cheikh est venu se joindre au groupe et s’est discrètement adossée au mur près des talibés, un peu sur le côté. - J’ai envie de faire une photo, dis-je... pour le souvenir ! Je n’étais pas vraiment sûr que la séance serait possible, et le Cheikh a d’ailleurs fait mine de tiquer un peu... Le temps perdu..., les études à reprendre sans tarder. Mais pour un souvenir, difficile de refuser ! Lorsque je sors mon appareil, les enfants se trémoussent un peu plus. Et la femme, à moitié dissimulée par un grand arbre près du mur, remet un peu son voile vaporeux. Après avoir appuyé deux fois seulement sur mon petit bouton, je sens déjà venir la fin de l’épisode. Je m’approche rapidement de trois des enfants les plus face à moi. Juste eux et moi. Je suis à genou sur le sable et je leur montre mon appareil en les questionnant du regard. Ils se fendent d’un dernier sourire, et puis se figent soudainement, attendant le déclic en me fixant, les yeux si noirs et brillants que je me devine dedans. Ils ne sourient plus du tout. Et puis je prends les devants et prie le Cheikh de se placer au milieu de ses élèves pour une vraie photo de classe. Le Marabout se prête au jeu et pose sérieusement. Je remarque du coin de l’oeil que, comme tous les enfants du monde, certains se dissipent déjà, et profitent de la diversion ! Je suis décidément pour eux une distraction inattendue et bienvenue... En quelques mots, le Cheikh a renvoyé tout son monde à la normalité de ses journées. Je lui parle alors de cet article qui fait référence à un cas d’enfant battu dans une Daara. Qu’en pense-t-il ? - D’abord, je crois que les gens ont un problème de méconnaissance de la réalité des daaras, répond-il. Ensuite, je crois que l’on peut punir les enfants. Mais cela doit être de petites punitions. Mais pas trop ! - Ce cas est trop ? - Oui. - Alors quelles sont les punitions que vous pratiquez ? - Je ne frappe pas les enfants. Car les Mbacké Mbacké aiment les petits. C’est l’exemple de Serigne Touba, vous savez, qui avait dit, les petits talibés sont mes enfants de cœur. Ici, la punition, c’est d’enfermer l’enfant pendant toute une journée. Ils voit les autres jouer, mais lui ne joue pas ! - La même presse disait que les maîtres des daaras réclamaient un statut officiel auprès de l’Etat... - C’est normal, semble un moment s’emporter le Cheikh ! L’Etat n’a pas fait son travail. Il doit agir et cela évitera les abus. - Où dorment les enfants, dis-je pour nous ramener au cœur de la visite ? - Ici, dans la pièce où ils travaillent aussi le soir. - Vous mettez des matelas ? - Oui. Des matelas de mousse. - Et vous ? - Je ne dors pas beaucoup, répond le Cheikh en me faisant signe de le suivre dans la petite pièce qui lui sert de chambre à coucher. Il y couche seul ajoute-t-il, et il n’y a d’ailleurs là qu’un petit lit, simplement composé du sommier en planches de bois, sans matelas ! Je ne pense pas qu’il y dorme jamais vraiment. Mais qui sait ?! C’est en tout cas là qu’il prie, qu’il étudie et travaille, comme à la fabrication de gris-gris, ces petits carrés de cuirs dans lesquels il glisse des versets du Coran qu’il choisit en fonction du bien qu’il veut faire à celui qui le portera, ou du mal qu’il veut soigner sur un malade. - Je soigne, oui, mais attention, uniquement par la force de Dieu. Il n’y a là aucune magie, juste la prière. La nuit, dans cette pièce encombrée de livres, austère et presque mélancolique, il ne fait que prier. Et il écrit des poésies chantées à la gloire de Dieu. Pour se reposer, il fait une sieste la journée, pendant que les jeunes talibés sont occupés au Madial. Sa chambre fait un peu piaule d’étudiant. Il y règne un désordre... ancien ! Partout, sur le lit et le sol s’étalent des feuilles noircies de lignes d’écritures arabes tracées au calame. Quelques djellabas traînent aussi, étalées ici et là, habits sales qu’il faudra bien finir par faire laver, et finissent de donner un aspect estudiantin au petit espace. L’endroit me fait aussi penser à une cellule de moine par sa triste sévérité, ses murs sales, et l’inconfort évident de la couche, couverte elle aussi de feuillets et de livres religieux. Quel contraste par rapport au salon ! Il y a davantage de décoration, pourtant, dans cette pièce que dans le salon. Sur un mur, trône une peinture en pied de Cheikh Ahmadou Bamba, et sur un autre, un portrait du Khalife actuel. Son grand Marabout, mais aussi sa famille ! Cette chambre, en fait, c’est sa cellule de recueillement, de prière et de travail. Quand à sa vraie chambre, qui existe forcément, je ne la verrais pas. Au moment de se quitter, il me donne une poignée de main et me dit : - Maintenant nous sommes amis. D’abord on se rencontre, et après on peut être ami. C’est comme ça en Afrique. Nous échangeons donc nos adresses et nos numéros de téléphone. Je ressors de cette entrevue forcément pensif. Tout ça a un peu perturbé mon sens des valeurs. Regard d’occidental oblige ! Pourtant, pour beaucoup de ces gosses, aller dans une Daara, c’est en fait l’assurance d’entrer dans une communauté qui saura subvenir à leurs premiers besoins. Mais il est difficile au voyageur de ne pas s’attrister des conditions de vie des enfants. Même si ces conditions ne diffèrent pas, pour beaucoup, de celles qu’ils ont quitté pour venir ici. Avant de partir, j'ai glissé une petite offrande dans la main du Cheikh. Il l'a acceptée d'un sourire et l'a relâchée prestement. - Vous pouvez nous aider pour le projet, le poulailler, m’a demandé rapidement le Marabout ? Je lui réponds que sa question sera dans mon reportage, et on verra bien ! Je ne risque plus d’oublier les petits talibés de Somone. Lorsqu’ils m’apercevront désormais, ils viendront vers moi pour me saluer. Comme pour prendre un peu de temps pour eux... Mais ils ne me tendent plus leur grande boite de conserve, et c’est toujours moi, maintenant, qui tend la main vers elle.
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