6 - Au lac Rose |
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| Écrit par Emmanuel Brisson | ||||||||||||||||||||||
| 15-04-2008 | ||||||||||||||||||||||
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Sur la côte nord de la Presqu’île du Cap-Vert, la péninsule sur laquelle est construite Dakar, de gigantesques étendues de plages offrent un magnifique point de vue aux amoureux des belles vagues. Mais les difficiles chemins de brousse qui les longent ne font pas vraiment partis du réseau de pistes habituellement utilisées. Et nous ne sommes pas là pour la beauté du site. D’ailleurs Abou est trop occupé pour l’instant à promettre à notre chauffeur qu’il ne regrettera pas de nous conduire sur ces pistes de traverse. Nous avons choisi cette route pour être sûrs de ne pas manquer les Baye Fall que je suis venu rencontrer. Et tandis qu’il grimace encore une fois en louvoyant entre les trous, Ousmane notre chauffeur, espère visiblement ne pas trop le regretter. Ce matin, Abou s’était adressé pour ce petit voyage à quelqu’un qui a déjà eu coutume de le conduire, lui et quelques autres visiteurs, vers la Daara du Lac Rose. Nous avons d’abord fait le tour des minibus sur la gare routière de Dakar. Le jeune Baye Fall s’inquiétait déjà un peu du véhicule qui nous emmènerait à Touba la nuit précédent le grand Magal. Je m'en suis étonné. - Mais nous avons encore quelques semaines !? - Oui, mais tu vois, ça ne va pas être comme d’habitude. Il y aura tellement de monde dehors, sur les routes, partout... Il fait des grands gestes autour de lui pour exprimer l’ampleur qu’il veut décrire. - Et puis tous les bus et les taxis seront pris. Il n’y aura plus rien. Même les gens qui ont une voiture... Il vont s’en servir pour gagner de l’argent et aller à Touba en même temps. Nous, de toute façon, il nous faut un minibus. - On va en réserver un ? - Oui, il nous emmène, il reste la journée et la nuit à Touba, et il nous ramène. - Il nous attend, quoi... et il fait le Magal...? - Je ne sais pas. Il nous attend. Mais il faut tout prévoir, termina-t-il en hochant la tête et en me regardant fixement, comme il le fait à chaque fois que je lui pose des questions sur ce que nous sommes en train de faire. Abou avait donc remonté les capots des minibus alignés à la recherche d’un chauffeur avec qui il ferait affaire. Il était revenu un moment plus tard avec un air perplexe. Puis, il s’était dirigé vers la rangée de taxis et avait reconnu Ousmane. - Et pour Touba ? Abou m’avait fait signe de ne pas insister. Et c’est donc sur l’oreille d’Ousmane, qu’Abou est maintenant penché depuis plus de cinq minutes. Et alors que le brave homme continue de secouer la tête, je continue moi de croiser les doigts pour que nous ne finissions pas le reste de la route à pied. Il fait trop chaud. Mais j’ai toute confiance en Abou. Il sait qu’une bonne négociation repose sur les quelques milliers de CFA qu‘il a dans la main, et sur le moment où il va les lâcher. En attendant, je profite pleinement de ce moment “hors piste”. En quittant Dakar, nous étions dans une circulation assez dense. Et puis les véhicules autour de nous se sont faits de plus en plus rares. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que ce minibus bariolé et brinquebalant qui arborait une grande photo de Ben Laden, scotchée sur sa vitre arrière. Un mauvais souvenir qui passe. La plupart du temps, et comme “déco” profane, c’est plutôt la photo de Madonna qui s’y colle ! Quelqu’un est apparu tout à coup sur le côté de la piste, longeant des épineux qui la jalonnent. Il n’a pas eu besoin de faire un geste vers nous. Abou a réagi aussitôt. - Stop. On s’arrête ! C’est bon ici, répète-t-il. Je suis dehors le premier. On ne devine de l’homme au bord de la route qu’il est Baye Fall qu’aux symboles de sa foi qui pendent à son cou. Sa tenue est plus commune que celles des talibés que j’ai l’habitude de fréquenter. Il porte un large pantalon de jogging et un simple tee-shirt blanc. Il a tout de même de courtes dreadlocks qu’il a recouvert d’un bonnet d’hiver bien de chez nous. Il vient vers moi et me salue. - Je suis Lamine, dit-il. Abou qui a enfin lâché sa poignée de billets est sorti à son tour du taxi. Il aide dans sa manoeuvre de demi-tour le chauffeur qui, avant de se remettre en branle à grand renfort d’accélérateur, demande tout de même s’il doit revenir nous chercher. Abou décline poliment, et nous continuons tranquillement la route à pied. Lamine transporte quelques fines planchettes de bois qui serviront de supports pour des petits tableaux qu’il exécute avec des pigments de sa fabrication, de la colle et du sable. Je sais qu’aucun des talibés de la Daara n’étaient prévenu de notre passage. Et c'est sans me questionner sur les raisons de ma présence que Lamine m’entreprend sur la vie au bord du Lac Rose. Ici, ils ont construit une petite case dans laquelle tous les amis ou les nécessiteux de passage sont sûrs de trouver de l’eau et de quoi faire un repas, en commun avec eux, chaque jour. Ai-je soif ou faim ? Ou peut-être que je veux simplement me reposer ? Lamine fait le tour de mes besoins qu’il peut satisfaire. C’est ma curiosité que je veux assouvir. - Comment vous vivez ? Pour l’argent... ? - On a une caisse commune. Ça sert à ça, à manger, explique Lamine. Mais c’est surtout pour le Cheikh. Bientôt, avant le grand Magal, on fera la route à Touba et on donnera toute la réserve au Marabout, pour le grand Khalife des Mourides. Nous sommes arrivés face à un petit abri de torchis agrémenté de toiles et de branches pour y étendre l‘ombre. Lamine s’engouffre sous les plis de la toile et me montre fièrement la caisse. Un simple sachet de plastique. C’est là que chacun vient déposer les oboles que les visiteurs font à la communauté, et les petits revenus que certains tirent de travaux artistiques qu’ils réalisent à l’intention des nombreux touristes de passage. Et ils sont nombreux les cars de touristes qui s’arrêtent ici. Le site du lac Rose est en effet d’une vraie beauté. Sous le soleil, la couleur à laquelle il doit son surnom - le vrai nom est lac Retba - ne se laisse pas confondre avec une autre ! Un effet des bactéries qui le peuplent et qui fabriquent un pigment rouge pour résister à la concentration de sel. Je fais le tour du “bivouac” des Baye Fall. Derrière la cabane, un autre Talibé est en train de dessiner sur une de ces planchettes. Il lève la tête, me jette un coup d’oeil et se replonge dans son tracé délicat. - Mais ce n’est pas ici la Daara, dis-je ? - La Daara n’a pas de vrai lieu. Où on est, c’est la Daara ! - Bon... Mais vous dormez où ? - Partout... Quelques fois ici... J’ai compris depuis un moment déjà que tous les Baye Fall répondraient à toutes mes questions. À condition que je les pose correctement... J’ai pris ça comme une sorte d’initiation. Je suis chez des mystiques ! - Y a-t-il un autre endroit où nous irons ensuite ? - Oui, répond Lamine aussitôt. Ce soir nous allons ! Abou est silencieux, comme à chaque fois que je fais une rencontre. Il s’est préparé à faire le thé. Devant lui, il a allumé un petit brasero qu’il entretient maintenant avec des branchettes. L’eau chauffe dans une large gamelle qu’il faut tenir en équilibre sur la flamme. Du fond de la poche de son boubou, il a sorti le sachet de sucre en poudre et la petite boîte de carton qui contient le thé. Il a versé les premières doses des deux ingrédients dans une petite théière de métal bleu. Chacun de ses gestes est mesuré, précis, “ritualisé”. Longuement, après avoir versé l’eau frémissante, il va mélanger le breuvage, le transvasant de la théière au verre et du verre à la théière. Au bout d’un bon quart d’heure de “goûtage” et d’estimation de l’épaisseur de la mousse, il remplit les deux verres d’un geste long, faisant décrire au liquide une belle arabesque avant que le verre ne le reçoive. Il nous tend la boisson, reverse de l’eau chaude dans la petite théière qu’il repose sur le brasero, rajoute du thé et du sucre, et se re-concentre sur sa préparation. Nous buvons rapidement, à grand renfort d’inspiration bruyante d’air pour rafraîchir chaque gorgée, avant de tendre nos verres vides pour le service des suivants. Abou va ensuite préparer un deuxième, puis un troisième thé en re-dosant à chaque fois ses ingrédients, comme le veut cette belle tradition qui explique que “le premier thé est fort comme la mort. Le second, doux comme la vie. Et le troisième, sucré comme l’amour”. Tandis que nous buvons, reposés sur la natte qui nous protège du sol, un vieux bonhomme s’est approché. Il y a des échanges de salut et Ndiaga, 70 ans, s’assied parmi nous. Il a son avis sur les Baye Fall dont il profite de l‘accueil. Il me lance une oeillade et une phrase en wolof qu‘il conclut en hochant la tête. C’est Abou qui traduit, un peu gêné. - Les Baye Fall sont gentils et obéissants... Ils exécutent les ordres des marabouts... Ils ont une grande ouverture d’esprit... Le vieux Ndiaga sait retourner la politesse à ses hôtes ! Une radio qui émettait des chants religieux, toujours assez litaniques, retransmet maintenant un discours dans lequel je reconnais le mot “Touba”. - On écoute la voix de Touba avec la radio. Il y a deux émetteurs. Un à Dakar et un à Touba, dit Lamine. Le temps s’écoule sereinement allongé sur la natte. J’ai fini mon dernier thé et je m’approche de la rive. Je me suis déjà baigné dans ce lac. Pour me sentir flotter plus qu’ailleurs, grâce à son taux de salinité. Les amis avec qui j’étais venu cette fois là avaient tout prévu, et principalement de l’eau douce pour se rincer. Car le Lac Rose, c’est un peu la Mer Morte du Sénégal. Alors l’endroit est devenu une grosse usine à ciel ouvert. Dix fois plus salée que l’océan, la longue étendue d’eau n’a pour fond que du sel. Les dunes qui l’entourent et qui brillent de mille feux au soleil sont de sel également. C’est le travail de ces gens qui les a constituées. Leurs formes évoluent constamment, mais elles sont toujours surmontées de ce curieux chapeau cylindrique, un pâté fait par le dernier seau renversé en son sommet. On vient travailler ici parce qu’on habite alentour et que le lac est l’une des rares sources de revenu des habitants du coin. Mais le travail est des plus pénibles. Aussi c’est toute la famille qui participe à la récolte. Sur de grandes barques longues et plates, les hommes entassent le sel qu’ils récupèrent sur le fond en grattant le sol. Ils travaillent pieds nus, baignés jusqu’à la taille, se penchant en avant pour plonger si souvent tout leurs corps dans l’eau salée que la peau en est creusée petit à petit. Alors pour limiter les dégâts, chacun tente de se protéger au mieux en s’enduisant le corps de beurre de karité. Les femmes, qui recueillent le précieux minéral dans la barque et l’étalent pour former une charge qui fera presque couler l’esquif, doivent ensuite le transporter sur les bords du lac. L’une d’elles, juchée sur la petite embarcation, les jambes droites et le torse parfaitement plié en avant, remplie une large bassine de plastique rouge qu’elle tasse avant de la soulever dans un ahanement d’effort, pour la poser sur la tête de sa consœur. Celle-ci enfin, luttant les premiers pas contre le déséquilibre, parvient à s’extraire de l’eau, la tête et tout le corps toujours d’une parfaite rectitude, avant de laisser la panière peser vers l’immense tas de sel qui s’épaissit encore de ce nouveau versement. Je m’approche de la rive, enjambe les gros sacs de 25 kg qui attendent la prochaine expédition et contourne la dune qui grossit. Je fais signe aux mineurs de sel que je regardais travailler. Je leur montre mon appareil pour obtenir une permission avant de prendre quelques photos. Les “creuseurs” et les porteurs abandonnent aussitôt leur tâche et me font de grands gestes de refus. Ils lancent les mains vers moi pour me faire signe de reculer, tout en me criant leur prix ! Exorbitant ! Les touristes qui passent quelques heures dans le coin sont donc une bien autre manne pour les locaux. Je n’insiste pas et range mon appareil. D’autres ouvrières, plus loin, n’ont d’ailleurs pas la même pudeur. Et alors que je m’apprête à rejoindre Abou, j’aperçois deux occidentales. Peut-être des compatriotes. Les jeunes femmes se sont arrêtées un peu plus loin de ce même côté du lac, près d’une série de petites cabanes devant lesquelles elles ont fait signe à des enfants. Quelques uns les entouraient déjà. L’une d’elle a ouvert un petit sac à dos et à commencé à en extraire ce que j’ai reconnu être des stylos et des crayons en m’approchant. Les cris de joies ont retenti aussitôt. Et les enfants sont devenus de plus en plus nombreux. Si nombreux que les deux filles ont rapidement été complètement dépassées par la vague. L’une d’elles a poussé un cri et en se démenant, tenté de faire de l’espace autour d’elle. L’autre tendait son sac à bout de bras pour calmer les ardeurs de cette fureur enfantine dont les cris ameutaient maintenant tout le monde. Les mains des enfants se sont alors élancées à la découverte des poches des deux visiteuses qui ont eu l’air de regretter leur initiative, pourtant si bien choisie ! Je suis intervenu en même temps que deux mineurs de sel pour chasser la voletée de piailleurs. Les ouvriers sont repartis en secouant la tête. Le lac est tellement fréquenté par les touristes que les enfants n’ont naturellement vu dans ces deux jolies filles que les mêmes “vaches à lait” qui leur distribuent chaque jour la monnaie qu’ils ont dans les poches. Je m’approche de la fille brune qui tient l’une des planchettes peintes, comme celles que j’ai vues chez les Baye Fall. - Bonjour, vous l’avez acheté, dis-je en désignant le petit tableau ? - Non, un enfant me l’a donné. Elle se plonge dans l’observation de l’objet un moment, le retourne perplexe et me tend l’envers où je peux lire, dans une écriture maladroite, un nom et une adresse. - Il me l’a donné et m’a dit que je pouvais lui écrire. C’est clair que plein d’enfants font ça, ajoute la fille. Il doivent laisser ça comme une bouteille à la mer... et tout miser dessus. Il y a tellement d’espoir derrière ce geste. Je retourne près des Baye Fall et me laisse tomber près d’Abou. La nuit tombe, le calme s’est installé au bord de l’eau. Les derniers sacs de sel sont empilés. À la lumière d’une torche, une femme finit d’y inscrire des initiales, les siennes ou plus sûrement celles de son époux. La marque étant faîte sur chaque sac de 25 kg lui appartenant, des entreprises de transport de Dakar viendront les chercher demain matin. La famille touchera alors moins de 1 euro par sac, si le sel est de bonne qualité ! Nous marchons en file indienne dans un noir total. Je sens sous mes pieds les mottes de terre sèches que j’écrase en manquant de trébucher. Je sens aussi que nous longeons encore des buissons épineux. Je l’ai constaté douloureusement ! Nous marchons en silence. Bientôt, Lamine dit un mot et nous bifurquons sur notre droite à travers une grande étendue désertique. Apparemment du moins ! - Marche dans les rigoles, dit Abou. C’est des cultures ici. - Des champs des Baye Fall ? - Oui. On arrive à la Daara. Tu pourras voir mieux demain. Au loin, je commence à distinguer une lumière vacillante. Une flamme certainement. Et puis nos pas nous rapprochent assez pour que je distingue une forme, une silhouette dont les contours sont brossés par le maigre éclairage. - Je vous entends depuis longtemps, j’entends vos pas, dit la forme. Je savais qui vous étiez... sauf toi ! Il me désigne sans aucune curiosité. L’homme est grand et maigre. Il a enfilé une parka d’hiver rouge hors d’âge qui lui descend jusqu’en dessous des fesses. - Oh, salaam aleïkoum Moussa, dit Abou en saisissant la main de l’homme qu’il porte à son front. Les deux talibés échangent des bénédictions et Abou me désigne. - C’est un ami. Il veut connaître le Baye Fall. Moussa m’a prit par le bras et nous entrons à l’intérieur d’un grand enclos dans lequel je devine les ombres de nombreux arbres, et de deux petits bâtiments. Près de nous, il y a un piaillement de volatiles, un caquètement permanent. Nous nous arrêtons près de l’une des cabanes en dur : torchis blanchi à la chaux et tôle ondulée sur le toit. Derrière, il y a quelques gros cailloux. Une lampe tempête pend au dessus du petit “carré”, accrochée à une branche sans feuille. Nous nous asseyons et prenons le temps, d’abord sans rien dire, comme pour satisfaire simplement au plaisir d’être là et ensemble. Nous attendons que s’allume le rituel de la parole. Je sors quelques feuilles et un paquet de pohne. On dit que c’est le tabac des Maures. Je tends l’attirail à Abou, après que Moussa l’ait refusé d’un geste. - Avant je fumais, commence-t-il. Et je faisais bien d’autres choses encore. Il sourit en baissant les yeux. - J’avais le sang bouillant ! Je regarde Moussa. Une petite barbe court sur l’angle de sa mâchoire. Je remarque qu’il immobilise son regard un instant dans le vide à chaque fois qu‘il parle. Comme Lamine, il n‘est pas vêtu à la Baye Fall. Sous sa parka, il a un polo coloré dont il a glissé les pans dans un vieux pantalon de velours vert. Il porte des chaussettes fines et ses pieds sont glissés dans des babouches en cuir. J’ai du mal à imaginer le voyou qu’il décrit en observant l’homme. Il a 40 ans, raconte-t-il. C’est sa neuvième année dans les champs. Grâce au Cheikh, qui est un récupérateur ! Il y a 10 ans, il était militaire, sergent dans l’armée. Et pour lui, le Baye Fall, c’est une bouée de sauvetage. Moussa parle sans accent, dans un français riche. Il se lance dans quelques réflexions philosophiques sur les bienfaits comparés des religions, et sur leurs nombreux dérapages. - Mais, et toi, que penses-tu, me demande t-il ? La question devait arriver un jour. Difficile pour moi de ne pas répondre. - Je suis plutôt agnostique, dis-je lentement. Et j’ai croisé tellement de gens bien dans toutes les religions que je ne crois pas que l’une ait plus raison que l’autre. Il hoche la tête. - Du moment que tu es plein de qualités. Il faut avoir de la considération pour les humains. Mais toi, tu n’es pas là pour rien, ajoute-t-il en me lançant un regard qui perce l’obscurité. Même en profane, tu reçois un message que tu peux vivre en restant toi-même. L’important, c’est les actes, les actions... Le Baye Fall, vous dérange dans votre tranquillité intellectuelle, dit-il en riant, moqueur. Mais essayez de casser le carcan et voyez ce qu’il y a dedans. Puis il reprend sur lui. - Avant, j’étais Tidjane. Mais je m’en fichais. Je prenais des coups et des bosses partout. J’étais coupé de tout. Je n’avais pas de bases... J’étais sur la mauvaise pente..., à la limite. - Et être ici, c’est ta volonté, alors tu y es heureux ? - Là où le Baye Fall passe, normalement il doit y avoir de la joie... Dans les champs, ce n’est pas qu’on veut y être. Mais Dakar, c’est dangereux pour moi. Ici, je me ressource en permanence. Et oui, je suis heureux. Bien sûr, on peut être mélancolique parfois, parce qu’on est humain après tout. Mais on trouve toujours la ressource pour franchir les obstacles. Le Marabout m’a dit, vous êtes des humains, vous êtes conscients. Vous pouvez rester à ne rien faire et à vous perdre ou vous pouvez aller dans les champs pour travailler. - Et si le Cheikh te demande de retourner à Dakar ? - Alors j’en serai ravi. Et là, de toute façon, j’aurai une protection ! Le Marabout ne vous recommande jamais quelque chose qui pourrait vous nuire. Le Baye Fall est bien forgé, tu sais. - Il y a des gens qui disent que vous êtes des vauriens ... - Beaucoup de gens ont une mauvaise opinion des Baye Fall. Parce que la différence fait peur. On dit, “vous les Baye Fall, vous faîtes les troubadours, et vous ne travaillez pas ”. Mais c’est faux ! Nous on travaille pour le Cheikh. Nous sommes les bras vigoureux. Les autres, ce sont des “Baye faux” ! Et c’est vrai qu’il peuvent nuire aux vrais. Il fait un geste évasif, pose ses coudes sur ses genoux et se penche en avant. - Mais qu’y peut-on, reprend-t-il. En fait, si ! On peut avec le temps. Les “Baye faux” sont au milieu des vrais. Alors un jour, ils changent, sans même s’en rendre compte, juste à cause de la bonne influence qui les entoure. Le temps est notre meilleur allié. Il se redresse et agite un doigt accusateur. - Et puis les gens croient voir le fanatisme dans le Baye Fall. À cause des moments de transe. « Vous récitez des litanies, des prières... » Au bout d’un moment, forcément on connaît la transe ! La transe, ça sert à se rapprocher de Dieu. C’est un accès à l’extase divine, termine-t-il plus doucement en fixant de nouveau son regard. - Il y a des intégristes religieux qui font ça, la transe, dis-je. Et cela se passe dans des pays où la liberté ne règne pas pour tout le monde... C’est normal que ça fasse peur ! - Le dalaï-lama est plus proche de la vérité que les talibans d’Afghanistan. Il y en a qui ont oublié les bons préceptes. Les intégristes qui font la guerre, ils ne sont pas humains. C’est ça qui leur manque..., l’humanité. Pourtant, le djihad maintenant, il est intérieur...! - L’attitude qu’ils ont avec les femmes... ça t’étonne, c’est normal ? - En Afghanistan, la femme leur fait peur..., sans doute, dit Moussa lentement, en s’interrogeant lui-même. Il y a maintenant une nouvelle étape à vivre pour l’humanité : Il faut vaincre la bestialité qui revient. - Et que pense-t-on du Mouridisme dans ces pays là ? Tu le sais ? - Là-bas, ils ne croient pas à Cheikh Ahmadou Bamba, car ils ont oublié qu’à chaque siècle, Dieu envoie un sauveur. Chaque sauveur arrive quand un peuple en a besoin, comme Moussa, Issa, Mohamed et Serigne Touba (Moïse, Jésus, Mahomet et Bamba). Bamba, c’est la voix la plus pure du prophète Mohamed, paix et salut sur lui. Il se rapproche de moi et conclut : - Le Mouridsime, c’est une communauté de bien. Comme l’Islam... Mais les gens oublient ça. Près de nous, il y a un frôlement. Un Baye Fall que je n’avais pas encore vu se glisse dans le petit groupe. - Hassan, lui, c’est la vingtième année qu’il est dans les champs, dit Moussa en désignant le nouveau venu. Et ce n’est pas un intégriste, ajoute-t-il en riant. C’est le Diawrigne. Ici tout le monde suit ses instructions pour le travail. En fait, c’est celles du Marabout. Le Diawrigne, c’est son porte parole. - Mais vous faites tous le même travail ? Le chant d’un énorme coq qui grattait près de nous depuis l’arrivée de Hassan vient interrompre la conversation. Le silence se fait sous la flammèche de la lampe tempête. Au troisième chant du coq, Moussa se lève doucement et dit. - Il faut nourrir les poussins. Viens voir notre poulailler, tu veux ? Le grand Baye Fall saisit la lampe, et abandonnant le reste du groupe à l’obscurité, se dirige vers la deuxième petite cabane. Les piaillements s’intensifient aussitôt que nous en passons la porte. Il y a là une belle quantité d’oisillons jaunes sur un sol couvert de copeaux de bois. Il pioche des graines variées dans un grand sac presque vide. Ses mains laissent tomber en pluie la nourriture des oisillons dans des plaques de carton dont il a relevé les bords. Il saisit plusieurs des poussins qui s’égarent loin de la pitance et les caresse tous un peu avant de leur donner une place de choix devant l’une des écuelles de cartons. Un dernier retardataire s’attarde au creux de ses mains. Toujours accroupi, il le lève vers moi. - Il n’y en avait pas beaucoup au début. On a pu acheter que trois poules. Le coq, c’est au village qu’on nous l’a donné. Pour qu’on puisse faire l’élevage... Ici, les gens savent que les Mourides ont un rôle très important dans le développement du pays. Il repose la bestiole et ajoute, étonné lui-même. - Même les américains reconnaissent ça. Ils sont surpris de cette réussite sans que les élites soient passées par des grandes écoles. Il se lève, saisit la lampe et me fait signe de repasser la porte. Dehors, il se fait prophète : - Tu verras, le Mouridisme va se répandre comme une traînée de poudre, tu sais. Regarde où en était le christianisme au bout de 100 ans ! Ou les débuts de l’Islam ! Il y a déjà des Mourides en Europe. Et aux États-unis, il y a un Bamba’s day à Central Park tous les ans. Une fête nationale ! C’est même organisé par un fils de Cheikh Ahmadou bamba. Un frère du Khalife général. Il m’invite d’un geste à l’attendre, va rependre la lumière sur la même branche et en revenant se prend à rêver. - Alors nous aussi, dans 100 ans, dans 1000 ans..., dit-il, les yeux vers le ciel. Toutes les étoiles, c’est les religions ! Et puis il fait jour et le soleil cache toutes les étoiles. Et cette lumière qui cache les étoiles, c’est le Mouridisme. - Il y a aussi des Mourides dans les pays du Moyen-Orient ? Les pays Arabes ? - Bien sûr. Beaucoup de talibés de ces pays viennent pour aller au grand Magal de Touba. - Il viennent de loin..., dis-je. - Le pèlerinage à Touba attire des gens de tous les pays... Il réfléchit et ajoute : - Et puis pour moi, y aller équivaut à aller se recueillir sur la tombe du prophète à La Mecque. - Tous les musulmans pensent comme ça ? - Il y en a qui ne pensent peut-être pas forcément comme ça. C’est l’orgueil qui les empêche de reconnaître ça. Mais tout l’esprit de La Mecque a été transposé à Touba. Tu ne dois de toute façon pas dépenser des millions pour aller à La Mecque si tu as des voisins pauvres et qu’ils ont besoin d’argent, ajoute-t-il en pointant un doigt sentencieux. - Alors, tu crois que Touba, c’est une Mecque pour les pauvres d’ici ? - On n’aime pas ce mot, La Mecque du pauvre. Ce n’est pas ça ! Simplement, Touba, c’est La Mecque comme à La Mecque. La lune s’est levée, laissant sa lumière donner des formes plus précises à ce qui nous entoure. Nous avons marché sur les terres où Moussa travaille tous les jours. Devant chaque buisson, chaque pousse, il a parlé des efforts et des espoirs. Dressé vers un horizon que je ne peux voir et tendant le bras, il m’a montré ce que serait bientôt chaque champs, l’avenir du pays..., son présent à lui. Puis nous avons rejoint les autres. Dans la seconde cabane, Abou a préparé pour lui et moi un bivouac pour la nuit. Près de la couche des autres Baye Fall, nous partageons un fin matelas de mousse. Le lit des amis de passage ! Il n’y a déjà plus personne sous la lumière de la branche. Je rentre et je m’allonge. Abou est allé remplir un seau d’eau. Je le laisse à ses Ablutions et à sa prière. Je pense à ce que m’a dit Moussa. Je ne m’attendais pas à un discours comme celui que je viens d’entendre. Assez éloigné, à première vue, de ce qu’on entend dans l’Islam le plus souvent. Un peu poète, me dis-je. Il a eu le temps de réfléchir ici, Moussa. Et je repense à sa dernière phrase alors que nous rentrions de notre promenade. - Le Baye Fall est positif sur le devenir de l’homme. Un jour l’esprit Baye Fall règnera, même si chacun garde sa religion. Il y a différentes voies qui mènent toutes vers un Dieu identique. Et ce jour là, il y aura un beau soleil.
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