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Épilogue - L’Afrique du Grand Marabout

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Écrit par Emmanuel Brisson   
15-04-2008

Dans l'avion qui m'a amené au Sénégal, un Sénégalais à l'allure d'homme d'affaires était assis à côté de moi. À un moment il s'est penché, m'as gratifié d'un sourire accueillant, et m'as questionné.
- Vous allez à Dakar... A Cap Skiring ?
- Non, à Touba.
L'homme s'est redressé, et sans plus de sourire, avec un ton sérieux qui donnait la valeur de sa réponse, à simplement dit.
- Ah... Cela se passe de commentaires !
Et pourtant... !

Une partie de la jeunesse Sénégalaise, au chômage et sans perspective, a trouvé dans la foi Baye Fall, un moyen de donner un sens à sa vie. Pour certains, issus d'un milieu extrêmement défavorisé, appartenir au groupe de "soldats d'élite" du Mouridisme est aussi l'assurance de trouver toujours, au moins, abri et nourriture.
Mais il est clair également qu'être Baye Fall présente un certain nombre d'avantages pour toute une autre catégorie de jeunes, qui y trouvent le moyen de vivre leur marginalité sans être jugé comme tel.
Discutable ou non, les habitudes de cette caste du Mouridisme ne sont pourtant pas à l'origine du regard critique que l'on a fini par poser sur le phénomène des jeunes talibés. C'est bien plutôt l'activité maraboutique qui est là mise en cause.
Jusqu'à la grande sécheresse qui causa tant de dégâts dans les campagnes sénégalaises au début des années 70, les marabouts menaient leurs missions d'enseignement, principalement en milieu rural, sans soulever l’indignation ni des élites du pays, ni des visiteurs étrangers. Les talibés se rendaient quotidiennement dans les daaras pour l'apprentissage du Coran, et en échange de cette éducation, les marabouts recevaient l'aide des populations locales. Puis la sécheresse a bouleversé ces conditions en appauvrissant tout le monde. On vit donc augmenter fortement le nombre de marabouts en milieu urbain. Et les talibés ont suivi. C’est le début du problème des enfants mendiants, aux mains, parfois, de marabouts « photocopies ».
Mais cette réalité ne change en rien le fait que le système Mouride a permis à nombre de talibés de sortir de la rue, et de pouvoir compter ensuite sur les membres de la confrérie pour s’émanciper économiquement.
Dans une autre mesure, les élites mourides ont pu également profiter de la mystique du travail de la confrérie, et de la fraternité qui unit ses membres. Ainsi, au Sénégal aujourd’hui, les premières fortunes du pays sont mourides.

Le poids de la confrérie de Cheikh Ahmadou Bamba est aussi politique. Depuis les anciens colonisateurs jusqu’au dernier président, tous les dirigeants du pays ont tenté de l’utiliser. L'influence de la confrérie, à travers les ndiguels du Khalife Général des Mourides, est une réalité sur laquelle le pays a appris à compter. Certaines élites ont ainsi souvent fait le grand écart. Abdou Diouf, l’ancien président qui a lui aussi sollicité l’aide du Khalife écrivait pourtant dans son mémoire à l’ENA d’outre-mer en 1959 : " La majorité des marabouts ignore la notion d'intérêt public; ce ne sont que des féodaux ne représentant absolument rien et ne vivant que pour la poursuite de leurs intérêts".
Le président Abdoulaye Wade, au lendemain de son élection, est venu à Touba pour solliciter la bénédiction du Khalife. Ce qui n’a pas manqué de surprendre, même en Afrique. Ainsi, un journaliste nigérien écrit alors dans un article : "le geste de Wade est un exemple typique du paradoxe propre aux sénégalais instruits. Voici un homme titulaire d'un doctorat de droit d'une université française renommée, qui a épousé une Française et qui va se prosterner devant son Marabout, après la victoire, pour recevoir sa bénédiction".
Un notable rencontré à Dakar m’a donné son avis à ce sujet.
- Tous les présidents qui se sont succédés voulaient la bénédiction du Cheikh. À chacun, le Khalife a toujours demandé des actes pour le pays, en échange de sa bienveillance. Alors ils y allaient de quelques promesses de bonnes actions sociales. Mais une fois élu, ils en revenaient à leur idée de la politique, c’est à dire qu’ils étaient plus tournés vers l’extérieur, vers l’international, que vers l’intérieur avec des actions de développement concrètes.
Mais c'est encore Abou qui m'a le mieux résumé ce que les Mourides pouvaient penser du premier président Mouride.
- On dit que Wade est un bon président, par respect. Mais en réalité, il n’y a que Dieu qui sait.

Au Sénégal, cette situation politico-religieuse divise les observateurs. Pour certains, tout cela est du domaine de la sphère privée. Pour d’autres, le président aurait au-dessus de lui un « super président ». Pourtant, ces mêmes observateurs ont pu constater que le dernier Khalife, Saliou Mbacqué, avait adopté la neutralité malgré les nombreuses sollicitations. Son successeur en fera t-il de même ?

Le danger aujourd'hui viendrait plutôt d'une nouvelle génération de marabouts à l'orthodoxie un peu plus véhémente. Selon la remarque d'un politologue reconnu au Sénégal, ces « petits-fils » des vieux guides religieux, ont troqué "le chapelet contre le sceptre". En tous cas, aujourd'hui, la place des marabouts sur l'échiquier politique sénégalais est posée.
À propos de ces marabouts nouvelle tendance, j'ai demandé à Abou ce qu'il en pensait.
- je ne peux rien dire, m'a t-il répondu, ce sont des Mbacké Mbacké !

Alors, malgré leurs débordements, les mourides sont-ils, comme beaucoup le disent, le meilleur rempart contre l'intégrisme ?
Il y a quelques temps, des Baye Fall ont détruit un groupe de maisons qui s'élevaient sur un terrain sur lequel s'édifiait une mosquée Mouride. Une procédure légale était engagée par la confrérie pour faire valoir ses droits sur cet emplacement. Mais la chose traînait. Alors, à l'issue d'une prière dans une autre mosquée, deux marabouts un peu pressés ont appelé, par haut-parleur, les talibés à intervenir. Les Baye Fall de Rufisque, où a eu lieu l'incident, ont répondu comme un seul homme. Et les maisons ont été littéralement rasées, leurs habitants n'ayant que le temps d'en sortir ! Tout ça s'est fini en bataille rangée entre les Baye Fall et les jeunes du quartier. Les autorités mourides ont bien sûr désavoué, sans hypocrisie, les deux marabouts.
Mais pour un Abou alors, combien de voyous, et pour un mystique, combien de fanatiques ?
J'ai eu aussi à ce sujet une discussion avec lui.
- Ici au Sénégal, l'Etat, il est laïc... Mais vous les Baye Fall, ça vous convient ça ? Vous voudriez pas l'instauration d'un Etat Baye Fall, ou Mouride du moins ?
- Le Mouridisme, c'est pas quelque chose de mauvais. Et puis c'est universel. Alors un Etat Mouride, ça resterait cool. Mais on se battrait pas pour ça, car le Mouridisme c'est pas la politique. Mais on est citoyen, on vote !
- Mais si cela arrivait, tu crois qu'il y aurait des punitions, pour ceux qui enfreindraient les règles que suivent les Baye Fall ?
- Non, on précise que ceci ou cela n'est pas bon pour l'homme, et voilà ! Mais chacun est libre.
- Une situation, comme au Nigeria, ça peut pas arriver au Sénégal ?
- Non ! Eh ! Ça c'est impossible chez nous, s'écrie Abou.
- Et si le Marabout vous demandait de prendre les armes ?
- Quoi ?!
- De prendre les armes, de vous révolter et de vous battre pour le pouvoir, contre je ne sais pas qui ?
- Il ne demandera jamais !
- Mais, s'il demande... ?
- Il ne demandera jamais. Il ne peut pas demander cela. Ce n'est pas l'Islam. Le Baye Fall, c'est pas comme ça !
J'insiste encore, volontairement de mauvaise foi.
- Mais s'il devient fou, et que les gens ne s'en rendent pas comptes..., et qu'il demande de prendre les armes pour instaurer la charia ?!
Abou me regarde un moment avec des yeux ronds et me dis.
- C'est impossible !
Et il me fixe encore un moment.
- Parce qu’il ne peut pas devenir fou..., il est protégé..., finit-il doucement en secouant la tête, parce que, décidément, je ne comprends vraiment rien à rien !

Nomenclature

TermDescription
Baye Mot Wolof qui signifie père. Sa véritable orthographe en wolof est baay. Si j'ai choisi de l'écrire plutôt ainsi, c'est tout simplement parce que c'est de cette manière qu'on le retrouve le plus souvent dans la plupart des textes en français. Même les chercheurs, hormis quelques uns, et la presse sénégalaise l’orthographient ainsi...
Cheikh Le mot, qui peut s’orthographier également cheik ou scheik, vient de chaikh qui signifie vieillard en arabe. En Arabie, il désigne un chef de tribu. Plus largement et ailleurs, il est aussi un maître ou un sage, un homme respecté en raison de son grand âge, de ses connaissances scientifiques, religieuses et philosophiques. L’Islam attribue ce titre à des leaders religieux, et dans les confréries soufies, il désigne un maître spirituel.
En Afrique, les guides religieux de l’islam tendent à vouloir remplacer l’appellation marabout, devenue péjorative pour certains parce que donnée également aux animistes, par celle de cheikh, plus conforme à l’identité islamique.
Coran C’est al qûran, en arabe. En français, le mot signifie la Récitation.
Marabout Un mot qui vient de l’arabe murâbitûn, qui désignait autrefois quelqu’un placé en garnison dans une forteresse frontalière, un ribat (ce qui a donné son nom à la ville de Rabat au Maroc). Lors des premiers temps de l’Islam, des hommes de religion y effectuaient souvent des séjours aux côtés des soldats. Le terme pouvait aussi s’appliquer à des lieux d’accueil dans des endroits isolés. En Afrique du Nord, le mot arabe désigne aussi un tombeau à coupole d’un saint. En Afrique noir, il est un Musulman qui se consacre à la pratique et à l'enseignement de la religion. Mais il est aussi un homme que l’on considère doué de pouvoirs magiques, aux pratiques critiquées par les Musulmans orthodoxes.
« On préfère le mot cheikh », m’avait dit un leader religieux. Parce que le mot marabout peut avoir cette connotation péjorative, désignant celui qui se livre à des activités de « maraboutage ». Un animiste !
Mouride Encore un mot qui tire son étymologie de l’arabe. Il désigne celui qui veut apprendre, un aspirant, sur le plan spirituel. Il est aussi un élève, un disciple, d'un maître Soufi. La confrérie Mouride est la Mouridyya (Muridul-Allah en arabe), c’est à dire l’aspirant à Dieu.
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Dernière mise à jour : ( 18-05-2008 )
 
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