2 - Abou de Somone |
|
| Écrit par Emmanuel Brisson | ||||||||||||||||||||
| 15-04-2008 | ||||||||||||||||||||
Le lieu de travail d’Abou est une maigre cabane de tôle et de bois qui porte l’enseigne flatteuse de “galerie Darou Salam”, tracée d’un coup de pinceau. Il y vend ce que lui-même ou ses compagnons fabriquent de leurs mains. L'appellation de l’endroit est déjà un symbole. Darou Salam est un village fondé par Cheikh Ahmadou Bamba dont le nom signifie "la demeure de la paix".
Devant la petite boutique de peintures, d’objets d’artisanat et de jembes, un groupe de vacanciers semble apprécier le travail. Ce sont des français. Ils servent au Baye Fall quelques phrases de négoce bien rodées ! - Tu vends combien tes tambours ? - Les jembes !? Euh... lequel ? - Allez, je te donne ça... c’est le prix ! C’est ça... - Tu es heureux au moins ? lui a demandé Abou en concluant la vente. - Oui, ça va... - Tu peux me demander si je suis heureux aussi, quand même, lance Abou un peu désabusé ! - Mais oui. Et tu vendras le prochain plus cher, à quelqu’un d’autre, répond le touriste avec un regard appuyé. Abou compte les billets qu’il serrait dans ses mains et les glisse dans l’immense poche sans fond de son boubou. Il réunit ses longues dreadlocks sur le sommet de son crâne et les fait glisser sous le large bonnet de laine multicolore. Lui aussi arbore plusieurs pendentifs, dont celui de l’actuel Khalife des Mourides, un des fils du fondateur. - Je n’ai rien perdu et je n’ai rien gagné, me dit-il. Le prix du matériel... Ils ne comprennent pas. Nous, le jembe, on vit pas seulement avec ça, on vit de ça ! Mais Abou a besoin d’argent, car le Grand Magal approche. En ce moment, il y a peu de touristes, et donc peu de commerce. Plus loin, sur la piste, une grappe de gosses à la main tendue, s’empresse autour du groupe de vacanciers en criant “Toubab, Toubab” comme un cri de ralliement, jusqu’à recevoir quelques pièces. Ces enfants ont petit à petit acquis l’habitude d’un rapport complètement faussé avec les visiteurs. - C’est parce que les blancs donnent trop, explique Abou. Et il ajoute, pour ma culture personnelle : - Toubab, ce n’est plus péjoratif. Aujourd’hui, ça veut juste dire, le blanc. Si tu as l’impression une fois que c‘est méchant, tu n’auras qu’à répondre “nlt bougnoul”, ça veut dire “homme noir”. Tu verras, ça calme ! Souvent, un peu avant la nuit, quelques amis d’Abou ont l’habitude de se retrouver ici pour finir la journée en musique. Tout le monde peut en profiter. Le chant des percussions s’élève, et bientôt, des passants, et même quelques voitures, s‘arrêtent. Je m’assoies... et je profite. Quand les dernières notes tirées du bout des doigts des musiciens se sont envolées, le soleil est prêt à se coucher. La galerie est fermée et les Baye Fall prennent les chemins de la nuit. Abou m’entraîne avec lui. Nous traînons un peu les pieds dans la poussière tout en évoquant l’événement qui occupe déjà tous les esprits. Le Grand Magal approche et les Baye Fall doivent faire preuve d’imagination pour trouver de quoi effectuer le trajet jusqu’à Touba. Abou, comme chaque année, s’est aussi investi du devoir de procurer la somme nécessaire au festin que l’on prendra a Touba en compagnie de son Marabout, pendant le Magal. Il n’y est pas obligé, mais il sait que là-bas, son geste sera considéré comme une offrande. Qu’il démontrera combien le Baye Fall sait faire preuve d’altruisme. Son travail pour récolter cet argent est la vraie aumône qu’il offrira. Et peu importe sa pauvreté, et les moyens financiers dont bénéficient la plupart des marabouts mourides. Ce n’est pas une question d’argent ! Je m’enfonce avec lui dans l’ombre d’une piste bordée de maisons. Tout est très calme et il y a peu de lumière derrière les murs que nous frôlons. Des ombres nous croisent parfois, certaines s’approchent d’Abou et le saluent. Elles me tendent la main de même pour la porter à leur front en signe de respect. J’en fais autant et nous répétons chacun deux fois le même geste. A l’intérieur de la petite cour dans laquelle nous avons doucement pénétré, nous surprenons quelques hommes dans la posture des Croyants. C’est l’heure de la prière pour tous les musulmans. Les femmes de la maison sont recueillies également. Elles se sont installées dans la pièce qui fait face à la cour. Nous nous faufilons le long de l’enclos où on a enfermé pour la nuit le maigre cheptel de chèvres qui constitue la vraie fortune de la famille. Abou pousse la porte en tôle de la petite chambre qu’il occupe dans cette maison, se dévêt en partie et s’apprête à ses Ablutions, un rituel sacré qu’il observe soir et matin. Dans la chaleur de l’Afrique, la douche est un plaisir. Les Ablutions font parties quant à elles de la bonne conduite à tenir dans le cadre de la purification de soi avant la prière. Par trois fois pour chaque partie de son corps - dans la Sunna, la tradition, il est dit que le prophète Mohamed faisait ainsi - Abou procède à sa purification à l’aide d‘un seau d’eau qu’il a posé devant lui, dans un coin de la cour. Il se lave le visage, puis les mains en remontant le mouvement jusqu'aux coudes, se passe les mains pleines d‘eau sur la tête, et finit par les pieds qu’il lave encore jusqu'aux chevilles. Puis il enfile un boubou propre et, sans plus d’attention pour ma présence, il se tourne légèrement, s’assoit et commence à égrener son chapelet d‘ébène. Ses lèvres remuent en silence. Il a les yeux perdus dans le vide. Il prie. Abou a 24 ans. Il est assez élancé mais pas très grand. Sec, les muscles saillants, il a le visage long et fin. Ses lèvres charnues semblent lui donner un appétit pour la vie, que son regard un peu triste s'acharne à atténuer. Ses gestes sont tous mesurés, ce qui lui donnent une certaine prestance. En regardant le Baye Fall, je ne peux pourtant m'empêcher de lui trouver un air d'éternel adolescent, avec sa bouille peu anguleuse et ses cils interminablement longs. Bientôt, il se relève et me dit : - Tu viens, maintenant on peut aller dire bonjour. La petite maison de la famille d’Abou est construite comme la plupart des constructions modernes de cette partie de l’Afrique. Son architecture est celle héritée de la tradition tribale de ces “cases” aux ouvertures orientées vers le centre, l’espace commun. Aucunes des chambres qui se succèdent, donc côtes à côtes, ne communiquent entre elles, sinon par le biais du carrefour que constitue le patio, une terrasse couverte, comme le toit, de tôle ondulée. Les murs sont de béton brut et nus, à l’exception d’un seul, blanchi à la chaux. Ici cohabitent trois générations mais qui ne sont pas directement issues l’une de l’autre. Comme c’est souvent le cas au Sénégal, les enfants sont confiés pour éducation à la grand-mère ou à un membre co-latéral de la famille. La matriarche qui saisit ma main et la presse en récitant doucement une bénédiction est ainsi la grand-tante d’Abou. Après quelques minutes de retrouvailles, et d’autant de voeux qui devraient me préserver de tout pendant un bon moment - la “Teranga”, l‘accueil, n’est pas un vain mot au Sénégal - nous retournons nous poser sur le matelas de mousse qui constitue le seul mobilier de la chambre du Baye Fall. Une jeune femme entre, les yeux baissés par la timidité et la tradition, et sourit en laissant échapper un petit mot de bienvenue. Elle nous apporte un grand plat fumant de “thieboudiene”, du riz au poisson en wolof, et nous mangeons en silence. Plus tard, je demande à Abou : - Je croyais que les Baye Fall ne priaient pas ? - Ils ne sont pas obligés. Mais chacun doit toujours faire ce qu’il peut pour être... - Un bon Baye Fall ? Il sourit un peu gêné. - Je ne sais pas ce qu’il faut faire vraiment pour être un Baye Fall. C’est différent pour chacun. Si l’on dit ça de moi, je dis merci, mais je ne sais pas si je suis vraiment ça. C’est peut-être aux autres de le dire. C’est aussi pour ça qu’il faut que tu fasses tes rencontres tout seul. Pour que tu saches par toi même qui tu rencontres, que tu saches si celui que tu as devant toi est vrai ou faux. D’ailleurs, moi je ne sais pas qui est Baye Fall et qui ne l’est pas. Mais pour ma part, je sais déjà un petit peu qui est Abou. A Somone, grâce à son énergie et à celle de quelques autres, un véritable petit système d’entraide sociale s’est mis en place. Dans une maison que les plus “fortunés” des Baye Fall ont pu louer, se retrouvent chaque soir ceux qui cherchent de la compagnie autour d’un repas. On y mange sans forcément chercher à savoir qui a pu procurer aux autres de quoi se nourrir. Par le passé, j’avais été témoin de l’achat d’un bœuf par Abou, pour fêter dignement le “Mawlid”, l’anniversaire du prophète. Pour tout le monde, la fête était offerte par les Baye Fall, c’est tout. Et personne ou presque n’a jamais su qui avait acheté cette bête. Et tout le monde, tous les Baye Fall et tout ceux qui ont eu envie de se joindre alors à eux, ont pu profiter de la fête, profiter de l’aubaine. Personne n’a d’ailleurs cherché à savoir. Ce n’est pas de coutume. Le lendemain Abou est parti tôt. Je suis resté à la maison pour prendre quelques notes, quand j’ai vu arriver Ablaye, missionné pour m’accompagner sur la plage où se sont retrouvés ce matin les Baye Fall. Ablaye - diminutif d’Abdulaye - me prend la main et m’emmène à travers le village. Je lui tends des cigarettes. - Tu es gentil, dit-il. Mais c’est normal que tu me donnes tu sais ?! Le Baye Fall dit : l’étranger, s’il n’a rien, tu lui donnes tout ce dont il a besoin. S’il a plus que toi, tu lui demandes ce dont tu as besoin. - Que se passe-t-il sur la plage ? - Rien. On est là-bas. Il y a un Marabout qui va venir. Il parlera avec Abou pour faire des préparatifs pour le Magal. - Pourquoi avec Abou ? - C’est parce que, Abou, c’est comme notre guide. C’est lui qui transmet les paroles du Cheikh. Cheikh -prononcer cheir- est en fait un titre honorifique donné aux différents leaders spirituels des confréries religieuses musulmanes, et dans l’Islam à tous les hommes de religion de manière plus générale. En Afrique, on appelle marabouts les chefs religieux ou plus simplement les hommes que l’on vénère. Sur la plage, je salue les Baye Fall que je viens de rejoindre. Abou s’est écarté du groupe. Près du Marabout, il est presque prosterné, comme en prière. Il a les coudes appuyés sur les genoux, et il lui parle longuement. Le Cheikh l’écoute, attentif, hochant parfois la tête. Quand il commence à parler à son tour, Abou baisse encore un peu plus la tête, recueilli. Pendant tout ce long conciliabule, le Cheikh trace des signes dans le sable. Sans doute suis-je également un sujet de la conversation, car bientôt Abou me fait signe de le rejoindre. Je m’accroupi devant le Marabout, qui me dit en saisissant ma main droite : - Je connais ton projet. Tout ce que tu souhaites sur la route de Touba, tu l’obtiendras. Puis il se lève et dit : “Je dois maintenant aller à Saly”. - A Saly, dans cette ville de perdition, dis-je avec un peu d’ironie en imaginant le Marabout au cœur de cette station balnéaire, de ses bars et de ses filles ? - Saly ne me changera pas, répond le Cheikh Bara Fall en souriant, c’est moi qui vais changer Saly !
Définir comme favoris
Signet
Envoyer par Email
Hits: 730 Rétrolien (TrackBack)(0)
Commentaires (0)
![]() Ecrivez un commentaire
|
||||||||||||||||||||
| Dernière mise à jour : ( 01-06-2008 ) | ||||||||||||||||||||
| < Précédent | Suivant > |
|---|
| Accueil |
| Reportages |
| Photos reportages |
| News |
| Blogs grand reportage |
| Forum |
| Re:Candidature Tetris 24-02-09 13:05 |
| Re:Candidature isa 23-11-08 14:10 |
| Candidature Sara 17-07-08 00:04 |